1993-1994

Mi-août: On part en Europe prendre possession d'une Westphalia toute neuve de couleur rouge à Salzbourg en Autriche. On se dirige ensuite vers la Suisse pour aller rendre visite à Serge et Claudine. Puis, direction Marseille afin d'aller dédouaner nos boîtes de livres et de documents. En passant par Montpellier, on monte sur le causse du Larzac, cet immense plateau du Massif central, pour se rendre à Nant avec armes et bagages.

Début septembre: Très rapidement, Micheline et moi se donnons une discipline afin de réaliser nos objectifs: on travaillera 5 jours par semaine, pour visiter la région les fins de semaine seulement. Il le faut bien car sa directrice de thèse lui a indiqué qu'elle souhaitait une thèse de 800 pages. Après un examen des thèses récentes déposées à la bibliothèque de l'Université Paul-Valéry, je lui fais remarquer qu'aucune n'a plus de 600 pages, ce qui la rassure un peu! Sans m'en rendre compte, à ce moment-là, Micheline vit un stress intense avec cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Pas de doctorat, plus de travail à la Laurentienne et une vie de couple qui pourrait en souffrir si elle devait trouver un travail au loin.

Une autre inquiétude est Marjolaine qui a été très réticente à accepter cette décision de nous quitter pour l'Afrique. Ce qui n'est pas le cas d'Étienne qui s'y plaît dès son arrivée.

3 septembre: Je viens d'apprendre que mon directeur de département, celui qui m'avait donné ma première chance et qui avait œuvré pour retour en 1992, est décédé. Je m'empresse t'écrire à son successeur, Matt Bray pour lui faire connaître l'importance de souligner le respect que la communauté franco-ontarienne avait pour cet homme né dans la région.

7 septembre: Louis-Philippe m'inquiète et je lui écris une lettre qui cherche à le rassurer. Le projet de se voir à Paris en décembre fait son chemin. On pourrait passer deux semaines ensemble pendant que Micheline ira rendre visite aux enfants en Afrique. Cette année 1993-1994 sera décisive pour lui. Une lettre que je lui envoie au printemps suivant, montre bien notre cheminement.

14 septembre: À Normand, je peux exprimer les difficultés que j'éprouve à vivre sans amis ni étudiants, tout en étant coupé du reste du monde. Heureusement qu'il y a notre ancien collègue Jacques Berger qui tient une boutique à La Couvertoirade où il vend ses créations faites de bois exotiques. Il y a aussi la poste qui livre le courrier 6 jours par semaine et parfois deux fois par jour. Avant l'aire de l'Internet, on se sert du papier pour correspondre. S'il faut compter une semaine pour qu'une lettre fasse le trajet entre Sudbury et Nant, cela signifie qu'une question posée dans une lettre par un étudiant prend deux semaines avant d'avoir la réponse. Or, je supervise alors deux étudiants à la maîtrise en pleine rédaction, soit Pierre Ouellet et Paul de la Riva, et une étudiante en mémoire de baccalauréat, Karey Reilly.

Relisant les lettres envoyées, je note quelques réflexions sur Nant et l'Aveyron:

«Nous vivons dans un fort petit village d'une vallée que les gens d'ici appellent les Gorges de la Dourbie. On y compte deux bistros ainsi que deux petites épiceries. Les gens qui y vivent sont plutôt vieux, les jeunes préférant habiter et surtout travailler à la ville située à 35 kilomètres de Nant; je parle ici de la ville de Millau qui compte environ 20 000 habitants. Les routes sont sinueuses, étroites et escarpées, comme dans les Gorges du Tarn, ce qui rend la conduite lente et difficile [l'autoroute A75 et le célèbre pont de Millau ne sont que des projets encore lointains]. Aussi, nous allons à la ville environ une fois à tous les 5 jours pour y faire nos courses -et surtout notre épicerie dans un supermarché où les prix sont nettement moins chers que chez le boucher du village.

Nous habitons ce qu'ils appellent eux-mêmes la France profonde, soit le dernier endroit où ils voudraient vivre. Mais voilà, c'est peut-être ce qui fait le charme de ce coin de pays quelque peu sauvage avec ses causses et ses brebis qui donnent le succulent Roquefort. On ne cherche pas ici à prétendre et à faire semblant. On n’est pas encore écœuré pas les touristes, à tout le moins pas à Nant dans notre petit village. Les gens nous ont accueillis à bras ouverts. Nous sommes les Canadiens venus ici pour écrire ou du moins... essayer d'écrire. Si voyez leur sourire sincère quand ils nous regardent. On s'y plaît.

Moi qui aimais si peu l'histoire européenne, je peux t'affirmer que tout est histoire ici et que je suis en train de redécouvrir l'histoire des 10 derniers siècles, tout cela à travers nos petites visites dans notre département. Par exemple, dans notre petit village bien ordinaire, l'église est romane et le petit pont qui enjambe la rivière Dourbie date du 14e siècle. C'est dire. À chaque fois qu'on porte le regard dans une direction je retrouve dans sa réalité concrète plein d'éléments historiques que j'avais plus ou moins oubliés depuis le bac. Nous sommes en territoire templier, comme l'atteste la présence de La Couvertoirade, lequel s'est constitué parce que le compte de Barcelone qui régnait sur la région ─d'ailleurs certaines villes ont des noms à consonance espagnole: Millau, Roddez...─l'a légué à l'ordre des Templiers quelque temps au 13e siècle.»

Octobre: Après avoir visité Carcassonne, lors d'une de nos fins de semaine de congé, on décide, pour l'anniversaire de naissance de Micheline, d’aller dans le Périguord. «Là où Micheline était allée il y a 25 ans. Ce fut superbe, notamment parce que les touristes avaient beaucoup délaissé le coin en cette période de mi-octobre. Je fus bouleversé par Lascaux (plus de 300 peintures parfaitement conservées représentant des animaux comme le taureau, le cheval et le renne): je ne savais pas que nos ancêtres d'il y a 17 000 ans avaient été artistes au vrai sens du terme. Je suis en train d'apprendre le sens véritable de la sabbatique: voir autre chose et prendre du recul. En fait, je suis en train de réapprivoiser un large pan de l'histoire humaine et j'en suis tout bouleversé.»

Début novembre: Pour mieux comprendre les débuts du cinéma et pour découvrir cette capitale de la gastronomie, nous allons à Lyon, visiter notamment le musée des frères Lumière. À notre retour, on ramène avec nous un de mes étudiants, Michel Bock et sa blonde Carole qui y terminent leur baccalauréat dans le cadre d'un programme d’échange Ontario – Rhône-Alpes. On s'arrête à Puy-en-Velay que nous adorons. Rendu à Nant, je fais avec eux l'excursion traditionnelle pour grimper sur le roc Nantais qui domine le village de Nant à 847 mètres. C'est là-haut que je reviens sur le sujet de son éventuel mémoire de maîtrise en reprenant la suggestion que je lui avais déjà faite, soit l'évolution de la question identitaire en Ontario français au cours des années 1960 et 1970, autrement dit le passage du Canadien-Français au Franco-Ontarien.

J'écris une lettre à Serge et Claudine pour leur donner des nouvelles mais également pour voir si on peut se voir durant les Fêtes alors que je serai avec Louis-Philippe. Avec cette lettre, dont je livre ici des extraits, c'est tout le projet des vacances de décembre qui se dessine. Vacances bien méritées car Micheline a déjà engrangé quelques centaines de pages pour sa thèse.

Décembre:

«J'ai fait un beau voyage en Allemagne, à Paris ainsi qu'en Suisse ou j'ai retrouvé Serge et Clôdine. Pour l'Allemagne, j'étais avec Dieter et son frère et nous habitions chez un de ses amis qui habite la banlieue de Bonn. Nous avons visité la région incluant Cologne et sa célèbre cathédrale. Celle-ci mérite pleinement sa réputation. Quelle splendeur et surtout quelle dimension! On comprend comment lors des bombardements les alliés ont fait exprès pour ne pas bombarder la cathédrale. C'eût été un crime contre l'humanité. Quant aux Allemands, ils boivent en effet beaucoup de bière. D'ailleurs ils boivent surtout le vin après les repas en soirée, alors que la bière accompagne surtout les repas. Tout cela pour dire que ce fut pour moi une belle expérience. Et que dire de celle de rouler à 200 Kilomètres\heure sur l'autoroute. Moi qui déteste l'avion, je n'aime pas davantage les courses d'automobile à 200 à l'heure!»

«Henri IV, avait déjà dit que Paris valait bien une messe. Et c'est vrai. J'ai eu un réel plaisir à visiter ces lieux déjà bien connus par les films et les romans. La Sainte-Chapelle, qui est en fait une bande dessinée formée de quelques centaines de vitraux racontant la Sainte Bible, m'a le plus impressionné. Quant au Louvre, l'aménagement des salles m'a plus touché que les tableaux. Voir la Joconde ne m'a pas fait dormir différemment le soir venu! Nous avions la chance de vivre dans le quartier latin, près des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, et près de la Sorbonne avec toutes ces librairies remplies de livres en français! Autant dire que j'ai beaucoup bouquiné.»

1994:

2 janvier: En attendant que Micheline revienne d'Afrique et après avoir laissé Louis-Philippe se rendre à Paris pour prendre son avion, je me remets à la tâche. «J'avais bien hâte de reprendre mon manuscrit qui piétine. En effet, je me suis rendu compte que mon projet de couvrir le XIXe et le XXe siècles forestiers québécois et ontarien ne tenait pas, qu'il manquerait de cohésion. J'ai pris la pénible décision de produire deux manuscrits quitte à ce qu'ils soient de moins grande envergure et quitte à ce que je ne puisse pas en terminer un.»

Il faut aussi relancer mes trois étudiants. En effet, pour justifier un voyage à Sudbury qui serait en partie remboursé par la Laurentienne, il faut qu'ils puissent terminer leur recherche et leur rédaction. Il suffirait que deux d'entre eux finissent à temps, pour que je puisse justifier mon déplacement. Si le mémoire de baccalauréat de Karey sur les Italiens de Copper Cliff ne devrait pas poser de difficulté en termes d'échéancier, il en va autrement des deux mémoires de maîtrise que je dirige, soit ceux de Pierre Ouellet et de Paul de la Riva.

15 janvier: On se rend à Montpellier afin que Micheline rencontre sa directrice de thèse. Bien qu'elle ait des chapitres à réécrire, la rencontre est encourageante et nous revenons en pensant qu'il sera possible pour Micheline de déposer avant notre départ. À partir de ce moment-là, on cesse de prendre congé les fins de semaine pour écrire sans arrêt.

Fin janvier:C'est seulement à la fin janvier que l'avancement des mémoires de mes 3 étudiants me permet d'arrêter mon voyage de 2 semaines à Sudbury en avril.«Revenons à mon séjour à Sudbury dont la raison principale est ma participation à deux soutenances: l'une d'une thèse de maîtrise de Pierre Ouellette que je dirige depuis deux ans et l'autre d'un mémoire de spécialisation de notre meilleure étudiante de quatrième année Karey Reilly que je dirige aussi et que nous verrons peut-être à la maîtrise l'an prochain. Quant à l'autre étudiant à la maîtrise dont je t'avais parlé, Paul de la Riva, il ne sera pas prêt à temps: sa thèse bouleverse tellement ce qu'on savait présentement des Canadiens français et de leur rôle dans les activités minières, que je lui ai demandé de faire d'autres recherches afin de renforcer son interprétation. Je profiterai cependant de mon séjour pour travailler avec lui une bonne journée afin de finaliser la version définitive de sa thèse.»

En raison des distances qui nous séparent, la supervision de ces mémoires a laissé de nombreuses traces dans ma correspondance, révélant ainsi une dimension de ce travail. Je donnerai en exemple les lettres envoyées à Karey Reilly et à Paul de la Riva qui ont accepté qu'elles soient mises en ligne. Celles adressées à Karey sont celles du 22 novembre 1993, du 12 février 1994, du 13 février, du 7 mars et du 15 mars. Celles à Paul de la Riva sont du 27 juillet 1993 , du 12 octobre 1993 , du 15 octobre 1993 , du 29 novembre 1993 , du 11 janvier 1994 , du 23 janvier 1994 , du 22 février 1994 , du 7 mars 1994 , du 15 mars 1994 , du 21 mars 1994 , du 24 mars 1994 , du 28 mars 1994 , du 5 mai 1994 .

25 février: J'ai presque terminé mon manuscrit en histoire forestière. Je soumets simultanément mon projet aux Éditions Boréal et aux Presse de l'Université d'Ottawa.

5 mars: Dans une lettre envoyée ce jour-là à Normand, j'écris: «Nous allons à Montpellier le 12 mars et cette rencontre sera à nouveau cruciale car elle discutera avec sa directrice des analyses faites et rédigées jusqu'à maintenant et surtout de la longueur de la thèse. Si elle pouvait accepter 500 pages (la mienne avait un peu moins que ça) plutôt que 800 (ce qui est beaucoup par rapport aux normes universitaires), il y a de bonnes chances pour que Micheline termine à temps et peut-être même en mai. Sinon... Autant vous dire qu'on ne vit qu'en fonction de cette thèse. Heureusement je suis déjà passé par là et je peux l'aider en anticipant les étapes.»

7 mars: Mon manuscrit intéresse les Presses de l'Université d'Ottawa à qui je m'empresse de répondre afin de leur indiquer le degré de nouveauté du manuscrit. Ce projet prendra 5 ans avant d'aboutir chez un autre éditeur, entre autres parce que je terminerai d'autres projets de publication impliquant des étudiants, comme Karey Reilly, Paul de la Riva et Michel Bock qui, devenant auteurs dans des ouvrages que je dirige, peuvent plus facilement obtenir des bourses.

Début avril: Dieter vient nous rendre visite à Nant. On lui fait découvrir les environs et notamment ce superbe fromage d'un chévrier. Ce dernier nous révèle qu'après avoir tenté d'augmenter son troupeau à plus de 70 têtes, qu'il s'était rendu compte d'une baisse de production qu'il avait associée au fait que passer ce nombre, les chèvres étaient devenues trop nombreuses pour être identifiées et reconnues séparément de sorte que les soins prodigués en avaient souffert. Son histoire me laisse perplexe et m'amène à penser qu'il en est de même de la taille maximale que devrait avoir une classe. Pour l'avoir expérimenté une fois, il est encore possible d'apprendre les noms de chacun de ses élèves, même quand ils sont 60, mais au-dessus de ce nombre, peut-être deviennent-ils une foule anonyme. Par ailleurs, au cours de son séjour, je me souviens d'avoir eu avec Dieter une belle conversation sur le peu de cas que font nos collègues historiens canadianistes anglophones de nos travaux rédigés en français. Mon apprentissage d'une université bilingue à deux vitesses faisait son chemin!

«Je ne pourrai rester chez vous que le 14 avril au soir, à mon arrivée de Paris, car je compte rendre visite à ma mère le vendredi midi. Par la suite je passerai la soirée avec Louis-Philippe à Montréal; et le lendemain je pars pour Val'd'Or. Autrement dit, je ne vous demande l'hospitalité qu'une nuit. J'aurais passé plus de temps mais il y a ma mère qui ne va pas trop bien, il y a Louis-Philippe qui m'a demandé de le voir et il y a mon père que je veux aller voir pour sa fête en Abitibi. Et tout cela doit être fait en trois jours car mes étudiants m'attendent à Sudbury le 18 avril.»

14-28 avril: Fructueux séjour au Canada. Non seulement les rencontres familiales se déroulent bien, mais les deux soutenances se passent à merveille. Karey a été superbement efficace en présentant son mémoire de baccalauréat et Pierre n'a pas eu vraiment besoin de défendre son mémoire de maîtrise lors de sa soutenance du 22 avril. En effet, contre toute attente, l'évaluateur externe Fernand Ouellet (sans lien de parenté avec Pierre) s'est montré très positif. Pierre avait pourtant craint le pire car Ouellet avait insisté pour être sur place plutôt que de seulement poster ses commentaires, comme le font habituellement les évaluateurs externes. À travers leur succès, je sens alors que c'est aussi un peu le mien. Pendant mon séjour à Sudbury, je demeure chez un bon ami, François Boudreau, qui s'est occupé de la gestion de notre location de la rue Dyane.

13 mai: Avec la base de données de Paul, constituée des fiches du personnel de l'INCO dont le nom de famille commence par la lettre B ou L, je viens de terminer la rédaction d'un article que je co-signe avec lui sur l'ensemble des ouvriers-mineurs. Cet article facilitera la rédaction de sa thèse en lui permettant de se concentrer sur les travailleurs canadiens-français tout en permettant d'établir des comparaisons et de définir leur spécificité. Le rôle de cet article en regard de la thèse de Paul est expliqué dans une lettre envoyée à mon directeur de département.

Cet article constituera une des pièces maîtresses d'un projet de livre encore embryonnaire sur les mineurs de Sudbury qui pourrait compter également sur le tout nouveau mémoire de Karey. Ce projet d'un livre collectif sur les mineurs s'est nourri tout au long de l'année de lecture sur les mineurs des Cévennes et de romans historiques qui les mettaient en vedette. Ces lectures m'ont permis d'apprivoiser le vocabulaire français d'une réalité minière que mon père m'avait toujours dépeint avec des termes anglais. En fait, j'ai tellement aimé les romans de Jean-Pierre Chabrol que m'avait prêtés Renée, la blonde de Jacques, que je me suis procuré mes propres exemplaires. Autrement dit, la sabbatique en renouvelant mon champ d’intérêt avait joué tout à fait le rôle qu’elle devait tenir.

17 mai: J'écris à Bruno Ramirez de l'Université de Montréal. Bien que je ne le connaisse pas, je me permets cette lettre envoyée comme une bouteille à la mer, car j'ai adoré son livre On the Move qui va beaucoup m'inspirer dans mes recherches sur les mineurs. Si je lui écris, c'est aussi en pensant aux travaux de Paul mais aussi ceux de Karey car elle m'a annoncé, pour mon plus grand bonheur, qu'elle poursuivrait avec moi à la maîtrise.

30 mai: Micheline met la touche finale à son dernier chapitre de thèse.

10 juin: Avec l'accord de sa directrice, Micheline dépose officiellement sa thèse de doctorat de 551 pages, sous le titre de «La présence du cinéma dans le roman canadien-français de 1896 à 1970».

14 juin: Marjolaine revient d'Afrique pour passer avec nous les deux dernières semaines de cette sabbatique riche en émotions. Étienne, de son côté, restera en Afrique encore près de 2 mois.