1970-1974: des années de grande espérance

1970

Été: Je déménage avec ma sœur au 5852, 6e avenue, près du boulevard Rosemont. Le logement, situé au 2e étage, a un escalier intérieur que je dois laver à chaque semaine avec de l'eau javellisée. Si, chez ma tante, je n'avais aucune tâche, ce n'est pas le cas avec ma mère. Outre l'escalier, il y a le lavage des planchers qui se fait à quatre pattes. Je suis néanmoins heureux. Mais ma sœur, elle, se résigne difficilement. Je suis en amour et cela me donne des ailes. Je passe l'été à me prélasser à la piscine avec ma blonde.

Je découvre Simon & Garfunkel que j'écoute sur mon tourne-disque et qui remplace Bécaud. Leur dernier microsillon, lancé cette année-là, met en vedette la chanson «Bridge Over Troubled Water» qu'on entend partout à la radio et qui me rappelle certains passages de mon existence.

Début septembre: Je suis admis directement au cégep de Rosemont, comme Michel d'ailleurs, grâce à de bons résultats scolaires de 11e année. Si Saint-Pierre-Claver était résolument masculin, le cégep est magnifiquement mixte et les étudiantes sont jolies. Tandis que mon école imposait un horaire, une discipline très stricte et une ponctualité sans compromis, le cégep laisse ses étudiants totalement libres. Même si j'ai toujours détesté les cours de sciences et que je me cantonne aux sciences humaines, la gamme de cours s'ajoutant aux cours de philosophie et de français obligatoires m'apparaît illimitée. Comme plusieurs qui se cherchent, je lorgne vers les cours de psychologie, sans oublier des cours thématiques en histoire.

Automne:Je ne me souviens plus très bien quand, au cégep, j'ai rencontré Suzanne pour la première fois. Peu à peu, je me suis senti attiré par elle, sans que rien ne soit dit.

Octobre: C'est la crise d'octobre. Mon professeur de français, qui nous faisait lire obligatoirement Nègres blancs d'Amérique de Pierre Vallières, a été interrogé par la police. Les autorités ont demandé que le livre ne soit plus au programme. C'est la seule trace de cette crise qui reste dans mes souvenirs, mise à part la présence de l'armée.

Une cousine, qui est enceinte, est arrivée à la maison pour demeurer avec nous. Sa mère a exigé son départ de Joliette avant que son péché ne se voie. On vit alors les derniers soubresauts de cette conception de l'honneur familial. Comme l'accouchement est prévu pour le printemps, elle restera un bon bout de temps à la maison. À peine plus vieille que moi, elle a de belles réflexions sur la vie et sur l'amour. Quand son ventre sera bien proéminent et que nous prendrons des marches, je vais apprécier les regards des badauds qui pensent que nous formons un couple.

décembre: La remise des travaux de session au niveau collégial pose de nouveaux défis. Il y a d'abord la planification des efforts pour remettre à temps le travail. Annoncé dans le plan de cours en début de session, le travail est exigé trois mois plus tard; ce qui cause quelques problèmes à plusieurs, mais pas à moi. En revanche, il y a l'apprentissage du dactylo car les travaux doivent être impérativement remis dactylographiés, ce qui n'était pas le cas à Saint-Pierre-Claver. Il faut non seulement les dactylographier, il faut aussi respecter les marges bien définies par le Collège et calculer l'espace nécessaire pour ajouter des notes de bas de page. L'aire informatique a fait oublier tout ça.

1971

Hiver: J'ai revu Suzanne à la Maison d'accueil que les Frères de l'Instruction Chrétienne ont ouvert dans le quartier pour accueillir les jeunes dans un esprit chrétien. C'est là qu'elle m'a dit qu'elle voudrait sortir avec moi. Son offre, demeurée sans lendemain, m'a fait rêver à une autre relation amoureuse. Sans que je m'en rende compte clairement, je me suis mis à me questionner sur la valeur de mes sentiments avec Danielle.

Jeudi 18 mars: Je commence un journal intime que j'ai conservé et dans lequel je constate beaucoup d'idéalisme et d'enflures verbales. Bien plus qu'aujourd'hui, l'époque favorise de grandes espérances. Je suis d'une génération nourrie par toutes les percées technologiques, la décolonisation, la démocratisation, la libération sexuelle et une volonté de faire mieux que ses parents. Dans la première entrée du journal, je me rends compte combien j'ai été lâche dans ma rupture avec Danielle: Hier, mon amie Danielle m'a téléphoné; le midi même, elle avait reçu une lettre de moi dans laquelle je lui disais que c'était la fin pour nous deux. Elle pleurait au téléphone, ses larmes plus que les entendre, je les voyais descendre le long de son visage, j'entrevoyais mon cœur déchiré et cet appel incessant pour le retour de notre union. Moi, je n'ai pas pleuré, mais des mares de sang coulaient en moi. Je lui faisais mal, très mal...Pendant ces instants je me suis aperçu à quel point elle m'aimait. Mais en retour je lui répétais: JE NE T'AIME PLUS.

Lundi 22 mars. J'ai revu Suzanne, elle était plus belle que jamais. Elle n'était pas maquillée, son visage sentait le frais, le naturel. Elle m'a souri plusieurs fois... Ce qui est plus grave, c'est que je sais que je pourrais l'intéresser, mais elle ne sait pas qu'elle m'attire.[...] Danielle m'a écrit une lettre, elle veut que je revienne. Pauvre elle, elle finira bien par m'oublier. Je viens de terminer mes études en philosophie, demain j'ai une récitation. J'espère réussir. Pour en revenir à Suzanne, je viens de m'apercevoir pourquoi j'adore encore plus «Simon & Garfunkel», C'est en quelque sorte une conséquence de la soirée dans laquelle Suzanne a mis de la musique pop. En écoutant ce disque, je revois inconsciemment ses pas irréguliers, ses déhanchements dans la danse.

Vendredi 9 avril. Ma cousine est partie à l'hôpital, elle va sans doute accoucher. Ma mère a passé la journée avec elle. Mon père est arrivé ce matin. Je suis resté une bonne partie de l'après-midi avec lui. Il était de bonne humeur, tant mieux. Depuis que Céline et moi demeurons chez maman, il semblait plus triste...il avait l'impression que parce que nous demeurions avec elle, qu'on ne l'aimait plus. Mais c'est faux.

Dimanche 30 mai. Je suis arrivé à Matagami. En ce moment je suis couché dans la bunkhouse sur un matelas à peine plus épais qu'une feuille de papier. La télévision tente de fonctionner, on y présente une pièce de théâtre. En roulant cet après-midi, j'ai entendu The Boxer de Simon & Garfunkel à la radio. Le visage de Suzanne s'est ancré dans mon sang pour toute la journée. Si ce n'était que de moi, je lui écrirais ce soir, mais je préfère attendre. Je commence mon travail d'aide-mécanicien à la mine mardi. Demain, je dois aller signer mes papiers. L'ennui commence à prolonger ses racines le long de ma colonne vertébrale. Mon père, lui, est heureux.

3 juillet: Profitant du congé de la Confédération, je suis descendu en autobus à Montréal rencontrer Suzanne chez ses parents rue Bellechasse. Et mon journal d'ajouter: Ça y est, les conclusions et la fin de mes sentiments envers Suzanne... Elle m'a dit qu'elle sortait avec un garçon de 25 ans. Je me suis mis à nu. Elle a su mes sentiments, elle a regretté de ne pas les avoir connus plutôt. Celle qui me semblait si agréable subissait une crise intérieure. Elle avait cassé avec son ami et au cégep, elle voulait flirter pour se venger. C'est pour cette raison qu'elle m'avait demandé de sortir avec elle au début. Mais elle a repris avec ce dénommé André.

20 septembre: C'est un lundi et les cours au cégep ont repris depuis un moment. Grâce à mon journal, je sais que Suzanne et moi sommes allés dans un cinéma de répertoire voir Il était fois dans l'Ouest de Léone. Contre toute attente, c'est cette journée-là qu'elle est devenue ma blonde.

Automne: Commencées à l'hiver précédent, les parties de bridge se déroulent à un rythme d'enfer à la cafétéria du cégep. Nous sommes une bonne douzaine, dont Suzanne et d'autres étudiantes, à y jouer régulièrement. Parfois, certains manquent un cours pour terminer une partie. Peu d'entre nous travaillons pendant la session car les études collégiales ne coûtent rien à nos familles. D'où sans doute tous ces temps libres et cette insouciance généralisée d'avant la vie d'adulte.

Lors d'un cours de français, je dois faire une présentation en classe sur un thème d'un ouvrage obligatoire. Suivant mon modèle qu'a été Michel Thérien à Saint-Pierre-Claver, je me prépare assidûment, en apprenant par cœur mon exposé tout en ayant comme objectif de le présenter comme si j'improvisais. «Les improvisations les mieux réussies, disait-il, sont toujours les mieux préparées.» (J'ai répété cette même phrase pendant toutes les années de mon enseignement!). Je mémorise même par cœur une douzaine de passages avec leur pagination. Quand une question m'est posée par un élève, je lui cite deux passages, en lui disant quelque chose comme: «Va voir à la page 232, 3e paragraphe, 2e ligne, c'est écrit...». Le prof, interloqué, vérifie si le premier passage cité se trouve à cet emplacement et il confirme mes dires. Il en est bouche bée et il me donnera une excellente note. Vive Saint-Pierre-Claver!

6 décembre 1971: Entre nos cours, Suzanne et moi, nous nous écrivons souvent. Quelques poèmes ratés émaillent mes textes. Celui du 6 décembre est moins mauvais que les autres:

Surtout que je t'embrasse

Recroquevillé en ton giron

Surtout que je t'enlace

Émerveillé devant ton nom

1972

Janvier: Pour le congé de janvier, Michel et moi montons, comme l'année précédente, à Matagami passer une dizaine de jours au chalet de mon père, sur les bords gelés du lac Matagami. Le chalet n'a pas d'électricité, ni eau courante d'où la nécessité de s'apporter de l'eau potable transvidée dans des gallons, Mais il a beaucoup de cachet avec sa bécosse extérieure qu'il faut emprunter pour les grands besoins! Cette fois, on a invité un ami, Yves Beauchesne à se joindre à nous, ce qui nous permettra de jouer au bridge à peu près correctement et d'être plus nombreux pour s'occuper du poêle à bois. On s'est apporté de la bière et du fort pour arroser nos soirées. Pendant notre séjour, il fait très froid; un matin, on a même vu le mercure plonger à -52 Fahrenheit. Le soir, les ondes radiophoniques voyagent tellement bien que notre radio à batterie synthonise les stations américaines et notamment une en provenance de Buffalo. La longue mais belle chanson «American Pie», alors au sommet du Hit Parade, nous égaie à tous les soirs. À chaque fois que je l'entends, ce sont des souvenirs de belle camaraderie qui me reviennent.

Fin mars: L'assemblée générale des étudiants du cégep Rosemont déclenche la grève générale. J'assiste à l'assemblée avec Suzanne. N'étant pas encore très militant, je suis contre la grève. Plus tard, je m'en voudrai et je me promettrai de ne plus jamais être aussi réactionnaire vis-à-vis de légitimes revendications.

C'est à cette époque que débute une longue amitié avec Normand Guilbault. Un ancien de Saint-Pierre-Claver, Normand est un finissant de 1969. Avant de se rendre au cégep, il a dû faire, comme une bonne partie des étudiants de Saint-Pierre-Claver, son secondaire V. Admis au cégep de Rosemont en même temps que moi, on prendra du temps avant de se lier d'amitié. Je crois bien que c'est pendant cette grève qu'il m'invite pour la première fois à aller chez lui.

Fin mai: J'ai terminé tous mes cours, ce qui me permet d'obtenir mon D.E.C. Je demande mon admission en histoire à l'Université de Montréal et, au début juillet, on me confirme mon admission. Mon souhait le plus cher est alors d'enseigner l'histoire.

Juin: Désirant demeurer près de Suzanne, j'ai convaincu mon père de ne pas travailler à la mine un 2e été de suite. Même si les salaires pour étudiants sont nettement inférieurs à ceux de la mine, je reste à Montréal, mais je dois me trouver rapidement un boulot. Une petite annonce dans le Montréal-Matin, me permet de décrocher un emploi à la cafétéria de la Plaza Alexis-Nihon. J'y travaillerai tout l'été à plein temps, puis à temps partiel jusqu'en octobre. D'ailleurs, je visionnerai, au travail, certains matchs de hockey de «La Série du Siècle».

Septembre: Je ne pourrai plus voir au quotidien mon meilleur ami, Michel, qui a été admis au Grand Séminaire de Montréal. Mais il y a Normand, admis au programme de géographie, que je retrouve à la Faculté des Arts de l'Université de Montréal.

Automne: Grâce à un ami commun, Normand et moi sommes engagés pour travailler à la cantine de l'aréna Saint-Michel, rue Jarry. Normand y est embauché avant moi et je le rejoins en novembre. Frites, hots-dogs et popcorn, tous faits sur place, sont de gros vendeurs. Souvent, on travaille ensemble, apprenant à se connaître davantage. À partir de cet automne 1972, je travaillerai toujours parallèlement à des études universitaires à plein temps. Être en amour entraîne des dépenses, sans compter que, comme le veut alors la tradition canadienne-française, je dois assumer seul le coût des études universitaires.

1973

Mon professeur d'histoire préféré est Michel Brunet. Pédagogue tout aussi efficace que Michel Thérien, il a des phrases choc. L'une d'elles pour expliquer la puissance des empires se retrouve dans les premières minutes du film de Denis Arcand, Le déclin de l'empire américain: «Premièrement le nombre, deuxièmement le nombre, troisièmement le nombre». Brunet me fascine parce qu'il a connu tous les hommes politiques contemporains et s'avère un redoutable analyste de la politique américaine. Lors d'une présentation, je qualifie un personnage historique de «vieillard» en parlant d'un homme dans la soixantaine. M'interrompant, il me dit :«Apprenez monsieur que je suis peut-être vieux, mais je ne suis pas un vieillard!» Parlant de Duplessis, il nous raconte que ce dernier avait l'habitude, en nommant ses ministres, d'exiger d'abord qu'il signe au bas d'une feuille blanche leur nom, de sorte qu'en tout temps il pouvait les faire démissionner. Quand je termine mon baccalauréat, je lui demande une lettre de recommandation pour des études de 2e cycle. On me dira plus tard que sa lettre m'avait beaucoup aidé à être admis, en raison de son immense réputation, dont je n'étais absolument pas conscient à l'époque.

1ermai: Déménagement au 3991 rue Emery à Montréal-Nord. Ma mère a trouvé un logement comprenant un petit appartement au sous-sol qui m'est destiné tandis qu'elle et ma sœur vivront au rez-de-chaussée. Elle a obtenu l'accord de mon père qui accepte de payer une pension plus élevée.

Comme la session est terminée, tout comme le travail à l'aréna, je me cherche du travail. Je décroche un emploi au A&W, coin Fleury et Pie IX. Le patron et propriétaire, M. Cutler, est un chic type qui aime discuter avec moi de politique et de société. Mais je cherche à gagner davantage.

Mi-juin: Normand et moi, nous nous présentons à l'hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu dans l'est de la ville, en se disant que les salaires seraient meilleurs et que les patients de l'hôpital serviraient de repoussoir à bien des chercheurs d'emploi. Normand n'aime pas le climat de travail, moi je reste.

L'hôpital est divisé en grandes ailles, celle de droite pour les hommes et celle de gauche pour les femmes. Quand je suis embauché, chaque département est désigné du nom d'un saint. Je passerai mon été à la salle Saint-Georges et je travaillerai longuement à la salle Saint-Omer. Chaque préposé aux malades est muni de clefs pour ouvrir portes et armoires. Un préposé masculin s'occupe seulement de patients masculins et il y en a une bonne trentaine par salle.

Mi-août: Puisque mon travail d'été est terminé, mon père est venu nous chercher ma sœur et moi pour aller faire du camping pendant une semaine en Gaspésie afin de nous montrer son pays natal. Le 16 août, j'écris dans un petit calepin acheté à Percé: « Bonjour mon amour, c'est encore moi. Je suis actuellement à Percé où nous campons probablement pour deux jours. C'est magnifique ici. Le trou de Percé est bien ordinaire, mais le reste: fous de Bassan, goélettes et la foule sont des éléments qui se font apprécier. [...] Je me rends compte que je suis en train de relaxer et cela fait du bien, peu à peu, les fatigues nerveuses de Saint-Jean-de-Dieu s'évanouissent.»

Septembre: Je deviens un travailleur permanent à Saint-Jean-de-Dieu avec un poste de soir à temps partiel. Avec la prime de soir –de 16 h 00 à minuit– et celle versée pour travailler auprès de malades psychiatriques, les salaires sont bons. Bien que j'aie eu peur quelques fois, j'ai dû me battre une seule fois avec un patient récalcitrant. Travaillant de soir et toujours les fins de semaine, je peux apporter des travaux universitaires car les patients sont couchés à 19 h 00 durant l'automne et l'hiver, et à 21 h 00 au printemps à l'été. Même si à Saint-Omer, les patients dont j'ai soin sont très atteints, on respecte l'ensoleillement extérieur qui leur sert d'horloge biologique.

1974

Suzanne et moi décidons de nous marier au printemps; je serai, comme d'autres, un étudiant marié. Depuis un moment, elle travaille au bureau du personnel de Saint-Jean-de-Dieu et mon salaire de préposé s'ajoute au sien. La date prévue est le 27 avril, soit à la fin de la session. Un autre motif nous fait choisir ce moment: il nous permettra, après une courte lune de miel, de prendre aisément possession d'un logement puisqu'à cette époque, les logements se libèrent le 1er mai en raison de la fin des baux.

Ma mère, qui a été échaudée par son mariage, est contre ce projet; elle aurait souhaité que mon appartement de la rue Émery nous serve d'expérimentation d'une vie à deux. Idéalistes tous les deux et connaissant si peu les rouages de l'amour, on maintient, elle et moi, notre projet d'une vie à deux, mais seulement après le mariage. À l'hiver, je fais donc la demande solennelle auprès de mon beau-père qui accepte de me donner sa fille en mariage.