1986-1987: Deux années charnière

1986

Hiver: À nouveau chargé de cours, cette fois à l'UQAM.

En grande partie par ma faute, mon couple traverse une période dont il ne se remettra pas. Mon doctorat a provoqué beaucoup de stress, mais c’est surtout ma manière d’aimer Suzanne qui a envenimé notre relation. Naïvement, je croyais qu’aimer c’était toujours pouvoir faire plaisir à l’autre et lui dire oui. Or, parfois il faut savoir dire non. Dans toutes nos discussions sur le partage des tâches, sur des projets d’avoir d’autres enfants, je me ralliais toujours à son point de vue de peur de la perdre. Mais ce faisant, j’ai cessé de représenter à ses yeux un défi amoureux. Et de mon côté, à force de faire des compromis, j’ai laminé l’amour que j’éprouvais pour elle, j'étais finalement allé au bout de l'amour que j'éprouvais pour elle. C’est ainsi que l’on s’est rendu compte, -Suzanne la première- que l’un et l’autre avions cessé de faire grandir l’autre dans notre relation. Elle et moi avions besoin de quelqu’un d’autre pour vivre d'autres rêves, réaliser nos ambitions professionnelles respectives et aller plus loin.

Début mars: Suzanne et moi convenons de discuter franchement de notre séparation avec Louis-Philippe qui allait bientôt avoir 12 ans, soit presque mon âge au moment où mes parents se séparaient. Comme Suzanne est allée vivre pas très loin de la maison, on peut organiser une garde partagée.

Le départ de Suzanne me cause des soucis financiers. Et la première mesure que je prends pour économiser est d'arrêter de fumer.. Il faut aussi que je lui rachète la valeur de sa moitié du condo rue De Lanaudière, en tenant compte de notre dette. Elle se montrera généreuse, acceptant pour l’essentiel, mon quart du condo en devenir rue Saint-Antoine. Et de mon côté, j’assumerai seul la dette contractée vis-à-vis mon père.

Printemps-été: Grisé par cette liberté amoureuse, je profiterai beaucoup des beautés de la gente féminine, en explorant différents corps de femme et en apprenant peu à peu à être un meilleur amant. À cette époque, on peut encore faire l'amour sans protection car les ravages que provoquera le Sida n'ont pas encore été beaucoup publicisés.

Et encore pour arrondir mon budget, je cherche une colocataire qui voudrait partager le logement et certains frais. Finalement, celle que j'ai choisie -et qui m'a choisi- s'appelle Céline. Quel prénom prédestiné! Aucune ambiguïté entre nous, elle est gaie et elle a une blonde qui vient lui rendre visite de temps à autre. Une vie fort différente et sans contrainte s'ouvre à moi.

Je travaille souvent rue Saint-Antoine. En tant que copropriétaire, il est bon que je sois présent pour montrer patte blanche devant les éventuels inspecteurs de la construction. Sur place, je fais la connaissance d’un menuisier-charpentier, Bernard, qui me montre beaucoup de trucs du métier. Je le vois encore avec son équerre faire tous les calculs pour découper les montants d'un nouvel escalier. Mes rencontres avec Jean Phaneuf, qui est travailleur social de métier, me font découvrir une âme généreuse, extravertie. On parlera beaucoup des échecs amoureux et du sens à donner à l'amour. Il devient rapidement un grand ami, mon premier ami gai de surcroît. Je le vois encore se mettre à rire à gorge déployée après m'avoir donné une petite tape sur les fesses et me dire que j'avais un beau derrière! Sacré Jean!

Fin août: Avec Normand, je monte à Dubuisson, près de Val-d'Or, passer une semaine alors que nous donnerons un coup de main à mon père, récemment retraité et qui a décidé de se construire un garage. On monte avec Louis-Philippe et l'aîné des garçons à Normand, Pierre-Étienne. Nous attendent des travaux intensifs et complets, depuis le plancher de ciment à couler, les cloisons à monter, les chevrons et la toiture en bardeaux à fixer.

Septembre: La routine avec deux charges de cours, l'une à l'UQAM et l'autre à l'UQTR.

Une copine m'appelle et me demande si je pouvais héberger un couple de voyageurs d'origine suisse qui veulent s'établir à Montréal; elle s'appelle Claudine et lui, Serge. Le temps de se trouver un logement, ils cherchent un pied-à-terre pour quelques jours. Ils deviennent vite de très bons amis avec qui je continue à garder contact. On échange beaucoup et je leur exprime notamment mon rêve d'avoir d'autres enfants. La vie chez ma tante rue De Lorimier me sert inconsciemment de modèle.

8 novembre: C'est la soutenance de ma thèse. Les amis et ma famille y assistent. Pour l'occasion, Céline m'a prêté un de ses vestons, d'un bleu royal. Après la soutenance, elle a organisé une grande fête rue De Lanaudière où bien des amis sont conviés dont Suzanne et son chum Pierre. Dès le lendemain, pour marquer cette étape, je décide de me raser pour ne garder que la moustache. C'est l'image d'un nouveau Guy que je veux dorénavant projeter.

Novembre : Le Groupe de recherche et d’études en biostatistique de l’environnement (GREBE), par l’entremise de son président, Robert Décarie, m’offre un contrat pour évaluer la valeur de toute la matière ligneuse que le gouvernement du Québec a cédée aux entrepreneurs forestiers sur les territoires réclamés par les Attikamek et les Montagnais. En tant que nouveau docteur en histoire et spécialiste des forêts publiques, je pourrai ainsi légitimer cette longue étude destinée au conseil attikamek et montagnais et qui leur servira d’outil de négociation. Pour cette recherche qui se prolonge jusqu'à l'été suivant, je m’associe à Benoit Gauthier et à Claire-Andrée Fortin de l’UQTR.

Noël:Céline et moi invitons Serge et Claudine pour l'occasion. Céline a préparé depuis un moment de belles décorations. C'est peut-être un des plus beaux Noël de ma vie. Claudine me remet un dessin que j'ai précieusement conservé.

Et si ce Noël est mémorable, c'est que je viens de rencontrer une femme dont je suis éperdument en amour. Pour les besoins de cette chronologie, je l'appellerai ma dulcinée. Elle a deux enfants dont un garçon qui a l'âge de Louis-Philippe. Pigiste, elle écrit des articles pour des revues et des journaux. Récemment abandonnée par un homme qu'elle aimait à la folie, elle cherche davantage un réconfort sentimental qu'à revivre l'amour. Même si elle a toujours été très honnête envers moi à ce sujet, je la vois dans ma soupe et j'adore sa passion.

1987

Janvier: Ma dernière charge de cours. Et c'est à l'UQAM où je me dirige à chaque semaine.

Hiver: Tout en préparant mon cours et en travaillant sur mon contrat pour le GREBE, j'essaie de passer le plus de temps possible avec Dulcinée. Sans m'en rendre compte, j'envahis son espace de manière intempestive. J'ai trop besoin d'elle.

Avril: Dulcinée m'annonce que notre relation est terminée. J'encaisse fort mal le coup au point d'envisager le suicide, moi qui aime tant la vie. La blessure est si forte que je revis, inconsciemment sans doute, l'abandon de ma mère. Si ce premier abandon m'avait rendu plus intraverti et plus distant face aux gens, cette deuxième blessure me ramène beaucoup plus près de mes émotions, plus près peut-être de ce que j'étais avant l'adolescence. Dorénavant, je peux pleurer beaucoup plus facilement et quand je rencontre mes chums, je leurs donne l'accolade, les sers toujours dans mes bras, ne me contentant plus d'une froide poignée de main.

Fin juillet: Un coup de téléphone de Sudbury, m'annonce que Serge Gagnon de l'UQTR m'a recommandé pour un poste de remplacement à plein temps de 10 mois à l'Université Laurentienne. J'accepte d'aller rencontrer sur place le directeur du département, Angus Gilbert, afin d'aller discuter des modalités du contrat et de ma charge d'enseignement. J'apprendrai plus tard que le poste est en remplacement de Gaétan Gervais qui, en brouille avec la haute administration, a accepté d'être prêté au ministère des Collèges et Universités à Toronto.

Je décide de partir pour Sudbury sans Louis-Philippe qui a refusé de suivre en préférant vivre avec sa mère. En fait, je le fais afin de m'éloigner de Dulcinée que j'ai encore dans la peau, bien que j'aie une autre blonde qui serait prête à me suivre. Si, à ce moment-là, Dulcinée avait été ma blonde, j’aurais certainement refusé cette offre de devenir professeur régulier d'un département d'histoire bilingue. Il y a des malheurs qui peuvent malgré tout être fort profitables. Pour mon départ, on organise une fête qui coïncide avec mon anniversaire.

Septembre: Je m'installe à Sudbury dans un petit logement du centre-ville, rue Drinkwater. L'autobus menant au campus universitaire passe tout près, ce qui me permet de continuer à me débrouiller sans véhicule, car je refuse toujours d'apprendre à conduire.

Très vite, je me rends compte de la complexité de la vie en situation minoritaire. Le seul collègue du département que je connais alors et qui m'a aidé à trouver le logement est Robert Toupin qui est jésuite et qui enseigne l'histoire européenne. L'ayant invité pour écouter un des matchs de hockey de la coupe Canada, je me rends compte que, hormis la langue française, nous n'avons aucun point commun et qu'il faudra bien chercher ailleurs, et d'abord chez les collègues anglophones du département, des complices avec qui je pourrai tisser des liens. Ce premier collègue, qui me servira de porte d'entrée auprès de la communauté anglophone de Sudbury, se nomme Dieter Buse, un Canadien d'origine allemande. Maîtrisant parfaitement l'anglais et l'allemand, il n'aime pas se risquer à se lancer dans la langue de Molière, mais devant mon anglais fort approximatif, il ne se gênera plus à le faire. Non seulement je m'entends bien avec lui mais aussi avec sa blonde Judith qui a de belles réflexions sur la vie et qui me donnera au cours de mes premières années là-bas de bons conseils. Très vite, je fais également la connaissance d'un autre collègue, Greame Mount, que j'aime bien et que j'accompagne aux matchs de hockey de son fils.

Si Sudbury me plaît autant dès mon arrivée, c'est parce que j'y retrouve un peu de mon Abitibi, avec cette omniprésence minière. Ce nord de l'Ontario, je le connais un peu. La télévision de langue anglaise provient, au cours de ma jeunesse, de Timmins.Jeune, on allait à Kirkland Lake faire soigner les yeux de ma sœur. Un des frères de mon père, Paul, est longtemps demeuré à Missinabi. La deuxième épouse de mon père, Lucienne, a élevé ses enfants à Elliott Lake. Tout ça crée une grande familiarité avec le lieu.

Quand je suis parti pour Sudbury, je ne connaissais personne. Une amie m'a cependant fourni le numéro de téléphone d'un journaliste de Radio-Canada, celui de Réjean Grenier. Je l'appelle peu de temps après mon arrivée et il me présente à son groupe d'amis parmi lesquels il y a Réjean Mathieu et Daniel Bouchard. Je fréquenterai régulièrement le groupe au cours de mes premières années à Sudbury.

Octobre: Claudine et Serge se marient au palais de justice de Montréal. Pour l'occasion je viens passer la fin de semaine à Montréal, rue De Lanaudière où une autre colocataire, Solange, s'occupe de la maison en mon absence.

À la salle de photocopie, je rencontre pour la première fois Micheline Tremblay, une prof qui enseigne au département de français. Je ne sais pas encore qu'elle deviendra la femme de ma vie et qu'elle m'aimera si bien que je me sentirai toujours libre d'être moi-même.

Tout me plaît à Sudbury, même si Louis-Philipe me manque beaucoup. Avec un salaire de 32,000$ par année, j'achète mon premier ordinateur afin de pouvoir numériser des chapitres de ma thèse et soumettre quelques articles. Si en septembre je partais avec la certitude de revenir à Montréal, je suis maintenant tiraillé.

Au département, j'apprends à vivre le bilinguisme laurentien. Mon directeur, Angus Gilbert, comprend assez bien le français, mais ne le parle pas. Je suis six heures par semaine des cours d'anglais au Carrefour francophone de Sudbury et au Centre des langues de la Laurentienne. Quant à la dynamique départementale, qui pour moi constitue une nouveauté, elle se traduit par un certain équilibre entre les professeurs d'histoire canadienne et nord-américaine et ceux d'histoire européenne depuis l'Antiquité. Nous sommes 3 à enseigner en français et ils sont 7 à enseigner en anglais. Que d'apprentissages à faire!

Décembre: À l'inverse de la situation universitaire québécoise, les cours durent 13 semaines ─et non 15─ afin de permettre une période d'examen général pour tous les cours. La grille horaire m'avantage de sorte que je peux redescendre à Montréal pour y passer 3 semaines. Je prends le train à l'aller et le retour se fera avec Micheline et ses deux enfants que je ne connais pas encore.

Si je reprends Louis-Philippe pour la durée des Fêtes et si je vois Normand et Angèle le 28 ─ils m'ont promis de venir me voir à Sudbury─, je ne parviens pas à fixer une rencontre avec Jean avec qui je me contenterai d'une conversation téléphonique.

4 janvier: Micheline me ramène à Sudbury dans sa voiture. Je fais la connaissance de Marjolaine et d'Étienne. Alors que pour bien des hommes, fréquenter une femme qui a déjà des enfants est un handicap, ce n'est pas mon cas. Au fur et à mesure des 8 heures que prend le trajet, je découvre que Micheline est une passionnée, ce qui la rend doublement attirante.