1953-1965: une enfance presque sans histoire

1953

Septembre: Mon père travaille dans une autre scierie de Paradis & Fils; elle est située sur les bords de la rivière Thompson, à quelques kilomètres de Val-d'Or et la maison de mon enfance est juste en face. Le jeune couple y loue le logement du bas de cette maison aujourd'hui démolie.

10 décembre: Décès à 56 ans de Rodolphe Bergeron, ce grand-père que je ne connaîtrai jamais.

1954

3 Septembre: Ma mère accouche d'un deuxième fils, mort tout de suite après sa naissance et enterré au cimetière de Val-d'Or.

1955

Mon père est muté à une autre scierie de la compagnie Paradis & Fils, celle du lac Victoria située dans le parc de LaVérendrye. Il s'occupe de son entretien et des chaudières, car la scierie fonctionne à la vapeur. Mes parents s'installent à Val-d'Or et mon père s'absente à chaque semaine, le dimanche soir, pour revenir à la maison à la fin de sa semaine de travail.

1956

6 février: Naissance de Céline, ma seule soeur. Comme le veut la coutume, mes grands-parents paternels sont cette fois parrain et marraine; ils signent l'acte de baptême ainsi que mon père. Sans que ma mère me l'ait dit, il y a fort à parier que ce prénom de Céline s'inspire directement de Célina, mon arrière-grand-mère que toute la famille Bergeron affectionnait beaucoup. Ma mère devra par la suite subir la « grande opération » à Montréal, ce qui mettra un terme à ses grossesses.

1957-1958

À Bourlamaque, village minier accolé à Val-d'Or et dirigé par la Lamaque Gold Mines, je fête mes 4 ans et mes 5 ans. Pour mon quatrième anniversaire, je suis seul avec ma voisine et meilleure amie, Diane Comeau. L'année suivante, la fête se déroule dans un autre logement que nous louons. Pour ce 5e anniversaire, j'ai reçu en cadeau des gants de boxe, un ceinturon et un revolver de cowboy. Des amis, des cousins et cousines y sont. Diane est à gauche dans la première rangée. En regard des standards d'aujourd'hui, les deux logements ne paient assurément pas de mine. On n'y voit aucune cave, mais du papier brique, un chauffage au bois et des chassis doubles peu hermétiques. Il faut dire que les mines d'or ont souvent une durée de vie assez brève de sorte que les logements disponibles sont construits en conséquence.

1959

Les fêtes de Noël se passent toujours en famille élargie. Ce sont mes cousins et cousines, les enfants des deux soeurs de ma mère, que l'on fréquente régulièrement en ces occasions, comme ce Noël du tournant des années 1960.

Déménagement à Cadillac où mon père, toujours travailleur forestier, a acheté sa première maison au coût de 3,000$. Il ne travaille pas sur place et continue à revenir à la maison, la fin de semaine seulement. C'est dans ce village minier que je ferai mes premières années du primaire. Une photographie de ma soeur et moi me rappelle la présence de la bibliothèque du salon. Encyclopédie Lajeunesse et romans policiers ont nourri ma soif de connaissance. Ma famille a préservé seulement une photographie de classe, celle de ma troisième année. Étonnamment, on a décidé de laisser les filles debout et d'asseoir les garçons. Je suis le dernier de la deuxième rangée de droite. Chez les filles, ma préférée est la troisième à gauche de l'enseignante; j'ai oublié les noms de l'une et l'autre.

1963

Mon père change d'employeur et travaille dorénavant à Matagami, dans le nord de l'Abitibi, pour les entreprises de sciage Cavelier. Tout en étant responsable de l'entretien général de la scierie le soir, il est opérateur de déligneuse le jour. Ma mère préfère que la famille s'installe à Val-d'Or et que mon père continue à faire le va-et-vient les fins de semaine. Le dimanche soir, avant qu’il nous quitte pour la semaine, ma sœur et moi s’assoyons sur lui pendant qu’on écoute Robin des bois suivi de Papa a raison. Cette heure avec lui est un mélange de joie et de tristesse. Joie d’abord d’écouter une de mes émissions préférées avec sa chanson thème:

Robin des bois,Robin des bois

À travers les champs…

Robin des bois,Robin des bois

S'en va chevauchant

Une joie qui se transforme vite en mal-être de le savoir bientôt partir. Les dimanches soirs, qui annoncent aussi le retour à l’école, ont longtemps été pour moi des moments mélancoliques.

1965

À l'école Notre-Dame de Fatima de Val-d'Or, je réussis bien, comme en témoigne mon bulletin de 6e année qui, à l'époque, indique notre rang parmi le groupe. Jamais premier de classe, deux fois, troisième. De mémoire, pendant toutes mes études en Abitibi, je n'ai terminé premier qu'à une reprise, ce qui m'avait donné droit à un dollar en récompense.

Deux souvenirs me viennent en mémoire dans cette classe de Mme Lauzon. D'abord une remarque qu'elle a inscrite en rouge dans ma composition en évoquant la parabole de la paille et de la poutre (voir la paille dans l'oeil du voisin mais ne pas voir la poutre que l'on a dans notre oeil). Frondeur, je n'avais pas hésité à la critiquer dans mon texte, ce qui m'avait valu cette remarque que j'ai eu du mal à comprendre à l'époque. Un autre souvenir: les analyses grammaticales des phrases faites en classe à voix haute et que je prendrai plaisir à refaire seulement en première année du cours classique, au grand étonnement de mes camarades qui n'avaient pas la chance d'avoir une Mme Lauzon pour les initier au primaire.

Au printemps, c'est le drame qui a profondément marqué mon existence car ma mère, âgée alors de 31 ans, nous abandonne mon père, ma soeur et moi. En absence de mon père qui travaillait à Matagami, elle avait prétexté un voyage pour nous laisser en pension chez un couple d'amis. C'est au retour de notre père que nous l'apprenons.

Ma mère laisse une lettre de rupture qui explique son geste. Cet abandon laissera de profondes cicatrices chez ma soeur qui vient d'avoir 9 ans, mais également sur moi qui ai toujours craint par la suite l'abandon par l'être aimé. Cela dit, mes résultats scolaires n'en souffrent aucunement car j'aime apprendre. La seule trace, visible sur le bulletin, est la signature des parents qui cesse d'être celle de ma mère pour être remplacée par celle d'une amie de la famille qui était chambreuse à la maison.

Somme toute, je peux affirmer avec maintenant du recul que si j'ai eu une enfance malheureuse, j'ai été néanmoins un enfant heureux.