1965-1970: une nouvelle famille

1965

Avril: N'écoutant pas le conseil de ma mère qui recommandait, dans sa lettre de rupture, que ma sœur et moi soyons placés dans un couvent et un collège, mon père, incapable de s'occuper de nous, fait appel à sa famille. Il demande à sa sœur et marraine, Angéline, de nous prendre en élève. C'est ainsi que je viens d'hériter d'une nouvelle famille et d'une deuxième mère que je n'avais jamais rencontrées. Si Angéline Gagnon, qui a élevé 10 enfants -il lui en reste encore quatre à la maison-, accepte de nous héberger, cela ne se fera pas à Lac-au-Saumon où elle habite encore, mais à Montréal. Elle compte, en effet, y déménager au cours de l'été afin de se rapprocher de quelques-uns de ses enfants plus vieux qui y vivent déjà.

Fin juin: En attendant que ma tante s'installe à Montréal, mon père nous amène à Matagami passer les 5 semaines suivantes au camp forestier des entreprises Cavelier. On couche dans le dortoir des employés du moulin et des bûcherons. Pendant qu'il travaille, on l'attend et on s'ennuie. Profitant d'une visite au village, je choisis, à la tabagie Nels, un gros roman bien épais que je lirai pour passer le temps. C'est un roman d'Alexandre Dumas et je crois bien qu'il s'agissait des Trois Mousquetaires. Au fil des semaines, je dévore Le comte de Monte Cristo. Le page du duc de Savoie, etc. Si j'avais lu quantité de Bob Morane avant, les récits me transportent cette fois dans une autre époque qui me fait rêver. Comme d'autres historiens avant moi, c'est à travers ces romans que je découvre ma passion pour l'histoire. Merci Alexandre Dumas.

Fin de l'été: La réalité nous rattrape. Non seulement ma sœur et moi sommes privés de notre mère, mais aussi d'un père qui, travaillant à 800 kilomètres de Montréal, nous rendra visite quelques fois par année, en nous ramenant en Abitibi les étés afin de passer un peu de temps avec nous. Élevé par un père absent, à l'aise seulement dans son rôle de pourvoyeur, par une mère distante qui, pour dompter ma détermination, me frappe à la tapette à mouches, je vais découvrir une autre manière d'aimer et de vivre en famille, pour faire face à ce double abandon qui m'afflige -ma sœur encore davantage. Angéline deviendra vite une nouvelle mère. Plus chaleureuse, elle nous considère comme ses enfants et, en prime, elle a toute une famille à nous offrir.

Mais, comme me le dira plus tard une cousine: a-t-on le droit de reprocher à nos parents de ne pas nous avoir transmis plus que ce que leurs propres parents leur ont eux-mêmes appris?

Août: Arrivée à Montréal, au 5835 rue DeLorimier. Auguste, mon grand père, veuf depuis quelques années, vient aussi habiter chez ma tante.À chaque fois que j'entends le thème musical des Belles Histoires des Pays d'en Haut j'y suis tout de suite replongé, voyant encore mon grand-père assis dans la meilleure chaise du salon en train d'écouter son émission de télévision préférée! Cette musique, d'une infinie tristesse, me rappelle crûment mon sentiment d'orphelin.

Dorénavant ma famille, quand il n'y a pas de visite, compte neuf personnes: un grand-père, un oncle, une tante, deux cousins, deux cousines, ma sœur et moi. Très vite, je me rends compte que je socialise aisément et que j'aime me retrouver en groupe.

Revoyant encore la façade de la maison avec, au 2e étage, la fenêtre de la chambre des garçons, à gauche de l'entrée, et celle de la chambre d'Auguste, à droite, je revis mon étonnement de me retrouver en ville, éloigné de la nature. Avec mon cousin Jean-Guy, benjamin de la famille Gagnon et à peine plus jeune que moi, je découvre Montréal, ses ruelles et ses hangars. J'apprends aussi à vivre avec un cousin plus vieux et plus fort, Roland, qui impose son horaire dans la chambre des garçons.

Septembre: Une nouvelle école, aujourd'hui démolie, m'attend pour ma 7e année, c'est Saint-Jean Berchmans, située juste derrière l'église du même nom. En raison sans doute de la grande qualité de l'enseignement primaire en Abitibi, je réussis très facilement, terminant premier toute l'année. Je me souviens d'ailleurs d'avoir fait un long travail de recherche sur la Deuxième Guerre mondiale qui m'avait attiré les éloges de mon professeur de 7e année.

Ma tante fait boulange presque à chaque semaine. Cette journée-là, quand je rentre de l'école, ça sent le bon pain de ménage sorti du four. 6 ou 7 pains sont alignés sur le comptoir de la cuisine et on les dévore en moins de 48 heures. Depuis, quand je sens le pain encore chaud, je reviens rue DeLorimier.

Je crois bien que c'est au cours de cette 7e année que je deviens pubère. Je me souviens très bien de l'effet que me faisait une jolie enseignante de 4e année à chaque fois que l'on passait devant sa classe. Alors que nous montions en rang, je me suis abreuvé à tous les jours de sa beauté en la regardant quelques secondes par la fenêtre donnant sur l'escalier. Je n'avais jamais éprouvé ce sentiment ni ce désir auparavant.

1966

Hiver: À la suite de test d'aptitudes imposés à toutes les classes de 7e année, on me recommande fortement de poursuivre mes études au cours classique. J'hésite car mes seules ambitions, à ce moment-là, étaient de faire un métier manuel, à l'image de tous ceux de ma famille depuis des générations. Mon père souhaite que je m'instruise et ma tante me dit de choisir librement, à condition que cela ne coûte rien. Or, la Révolution tranquille, si elle a un sens dans la destinée de nombreux babyboomers, c'est bien cette éducation gratuite accessible à tous, dont vient de se doter le Québec, et qui se traduit concrètement par quelques écoles classiques publiques ouvertes à toutes les familles ouvrières.

Dans mon quartier, rue Bellechasse, il y a justement une de ces écoles. Facilement accessible et de taille modeste avec ses 19 classes, Saint-Pierre-Claver offre les 4 premières années du cours classique, tout en accueillant, au gré des besoins de la Commission scolaire de Montréal, quelques classes de niveau scientifique. Mes résultats au test d'aptitudes permettent que je m'y inscrive et j'y suis accepté. Cette décision de fréquenter Saint-Pierre-Claver allait être déterminante. Avec du recul, la séparation de mes parents aurait eu un impact positif sur les possibilités qui s'offrent à moi de pouvoir poursuivre, à Montréal, aussi longtemps que je le désire, des études à proximité sans frais, ce qui n'aurait pas été le cas en Abitibi.

Septembre: Après un examen de mathématiques de classement, les 150 élèves admis en première année du cours classique, appelée «éléments latins», sont répartis en 5 classes, ceux ayant mieux réussis sont regroupés dans la 8e année E. C'est là que je fais la connaissance d'un camarade, Michel Lacombe, qui, provenant d'une autre 7e année de Saint-Jean Berchmans, vit lui aussi rue DeLorimier. Avec lui, pendant quatre ans, on fera le trajet quatre fois par jour du collège jusqu'à la maison. Pas question d'apporter un lunch pour dîner sur place, sa mère et ma tante nous attendent pour un repas chaud, pris en vitesse, à tous les midis. Ces marches ont construit une amitié qui dure encore aujourd'hui.

Chaque classe a un titulaire et le nôtre est Michel Thérien qui est également mon professeur de français. Sans le vouloir, je suis tombé sur un pédagogue hors pair qui a considérablement influencé mon enseignement. Je lui dois tout et notamment d'avoir compris qu'on peut se servir de l'humour, développer des rapports presque faternels tout en maintenant des exigences élevées. Beaucoup plus tard, je lui rendrai hommage après avoir gagné un prix canadien d'excellence en enseignement universitaire.

Le frère Jean Laprotte, des Frères de l'Instruction Chrétienne, dirige l'école d'une main de fer, comme s'il s'agissait d'un collège. Il exige de la discipline et une ponctualité à toute épreuve. Ponctualité que je ferai mienne toute ma vie. Quand il convoque une réunion de parents, il précise qu'elle commence, non pas à 20 h 00, mais quelque chose comme 20 h 17 et ce, pour bien marquer le coup. Lors d'une première rencontre, il nous annonce que nous sommes l'élite de demain. Je crois bien que tout le monde s'est rappelé de cette phrase qui a provoqué un mélange de fierté, mais surtout beaucoup d'incrédulité. Quand je reçois mes premiers bulletins, comme l'atteste encore celui de 9e année, je doute beaucoup de ses propos en constatant des résultats qui se situent péniblement dans la moyenne de la classe. Je n'avais pas pris conscience alors que je faisais partie d'un groupe de 150 élèves qu'on peut qualifier de «doués». Parmi tous ces derniers, j'étais dans une classe extrêmement compétitive qui, à l'inverse des quatre autres 8e année qui perdront 25% de leurs camarades, avait vu toute la classe promue en «syntaxe» pour former la 9e D.

1967

Mai: Les Entreprises Cavelier font faillite et mon père doit se trouver un autre boulot. Il est finalement embauché par l'une des sociétés minières de Matagami, la Mattagami Lake Mines où il travaillera jusqu'à sa retraite. Après voir passé un peu moins de 30 ans dans le secteur forestier, il entreprend à 42 ans une carrière dans les mines en devenant rigger, fonction qui consiste essentiellement à l'entretien et à la réparation du gros œuvre tant sous terre qu'en surface.

Automne: Dans ma famille, on n'a pas d'argent pour faire réparer les dents: on se les fait arracher de père en fils et de mère en fille depuis des générations. Je n'échappe pas à la règle: on m'arrache les quatre incisives carriées du haut et je serai édenté au Collège quelque temps avant de porter une prothèse.

1968

1er janvier: Ma tante reçoit la famille, comme c'est le cas à chaque année. Mon grand-père donne la bénédiction paternelle devant tout le monde agenouillé dans le salon. Tantes, oncles, cousins et cousines y sont. La table est dressée dans le salon pour déguster cipaille et tourtières. Nous sommes une bonne trentaine à nous mettre à table. Différentes tablées s'imposent, avec toujours le même ordre: une tablée pour les enfants et les jeunes, une autre pour les hommes et la dernière pour les femmes. Je découvre rapidement que c'est celle des femmes qui est la plus intéressante, même si on hérite de la vaisselle. Au lieu de discuter d'automobile, de hockey ou de politique, on évoque les vraies affaires, celles des sentiments. Amour, trahison, jalousie et espoir pimentent les conversations.

Septembre: L'école vit d'intenses bouleversements avec les réformes scolaires et l'abolition prochaine du cours classique. La direction décide de séparer les anciens de la 9e D afin de les répartir dans les 4 classes de la 10e année classique, appelée «méthode». Officiellement, on nous explique que réunir les meilleurs d'une cohorte dans une seule classe n'était pas une bonne idée parce que cela posait parfois des difficultés à certains professeurs moins expérimentés. Michel, qui avait fait comme moi la 8eE et la 9eD, se retrouve dans une autre 10e année.

Avec du recul, je me rends compte que cette décision de distribuer les personnalités fortes m'avait permis de prendre ma place, de jouer un rôle, pour la première fois, dans l'exécutif de la classe, à titre de conseiller sportif. Mes résultats scolaires vont me permettre de me hisser dans le premier quartile de la classe, en affichant cette fois des résultats supérieurs à la moyenne, comme l'atteste mon bulletin de la 11e année, qui, de plus, inscrit en rouge sur la ligne supérieure mes résultats de la 10e.

Automne: Pendant deux ans, j'avais caché à Michel le fait que mes parents étaient séparés, vivant leur séparation comme une honte, comme une anomalie face à des camarades de classe qui semblaient avoir tous un père et une mère. Plutôt que de le laisser venir me chercher à la maison, je l'attendais toujours au pied de l'escalier. Lors d'une rencontre un soir avec quelques autres camarades de classe dont Michel, je révèle ce secret que je vis comme une délivrance et qui a beaucoup d'effet sur eux.

L'école organise sur une base régulière des sorties facultatives les soirs de semaine. Ce sont des pièces de théâtre, mais aussi des spectacles de chansonniers et d'interprètes que je découvre et qui m'amènent vers des horizons culturels vers lesquels ma famille n'aurait jamais pu me conduire. Horizons qui m'éloignent de ma famille. Bécaud est pour moi un coup de cœur, son aisance et ses déplacements sur scène me fascinent et m'inspirent.

1969

Hiver: Avec Michel et notre ami Réal, un samedi matin, on lance des balles de neige à une connaissance du quartier. Ce dernier nous dit qu'il y avait mieux à faire et nous invite à l'accompagner à une réunion du comité liturgique de la paroisse. N'ayant rien à perdre, on le suit, sans savoir que cela aurait des répercussions importantes sur moi.

Pendant plus de deux ans, au fil des réunions et des rencontres, animées par l'abbé Bircher, j'approfondis ma foi et j'apprends à m'impliquer dans ma communauté. J'y fait la rencontre d'une adulte professeure de religion, Lise Chartrand, qui peut écouter et conseiller l'adolescent tourmenté que je suis. Ce virage liturgique se traduit concrètement par ma participation hebdomadaire à la messe dominicale yéyé où je lis l'épitre devant tout le monde. Le prof que j'aillais être apprend à gérer son trac devant la foule. Avec du recul, je me rends bien compte que j'étais excessif dans mes convictions religieuses, allant jusqu'à me confesser régulièrement de mes plaisirs solitaires. Quelle tristesse mais néanmoins quelle vérité sur moi!

Juin: L'époque en est une de contestation, notamment en musique avec laquelle une nouvelle génération chante ses amours et ses espoirs en un monde meilleur. Certains élèves composent de la musique et jouent de la guitare. Interprétée par Normand Guilbault, une chanson de cette époque, Les vieux confessionnaux de François Pothier, étudiant de Saint-Pierre-Claver et auteur des paroles et de la musique, donne un bel aperçu de l'ère du temps. À la fin de la 10eannée, la fête de classe fait jouer le dernier disque de Charlebois. Si quelques-uns dansent, c'est une danse en ligne formée seulement de mes camarades, car il n'est pas question de faire entrer des filles à l'école!

Profitant du congé de la Saint-Jean-Baptiste, mon père vient me chercher à Montréal pour que je remonte avec lui. Il m'a trouvé un travail sur le site de la mine alors que la Crawley & McCracken, l'entreprise qui gère la cafétéria et les maisons de pension (bunkhouse), veut m'embaucher. Trichant sur ma date de naissance, je prétends être né le 28 juin 1953, ce qui me donne 16 ans, l'âge légal pour y travailler. J'hérite de l'entretien d'une des bunkhouses qui comprend une salle commune, des toilettes, des douches, des urinoirs et une vingtaine de chambres. Bien que j'aie travaillé quelques semaines auparavant comme livreur à bicyclette, c'est mon premier véritable travail d'étudiant. Cet été-là, c'est le premier homme sur la lune que j'écoute en direct avec les gars de la bunkhouse.

Même si je profite au quotidien de la présence de mon père, tout l'été, en partageant la même chambre de la bunkhouse dont je m'occupe, je m'ennuie de mes amis, de Montréal. Je me promets à la fin août de ne pas revenir à Matagami l'été suivant.

Septembre: Retour à l'école pour ma 11e année, appelée dans le jargon des études classiques «versification». La Commission scolaire a réaménagé les effectifs des écoles secondaires du quartier de sorte que nous accueillons neuf classes de 11e année de niveau scientifique provenant de l'école voisine, Louis-Hébert. Quand un prof demande qui parmi la classe a travaillé durant l'été, nous sommes deux seulement à l'avoir fait, ce qui me conforte avec l'idée de refuser un emploi à Matagami l'année suivante. Dans les cours d'histoire, cette année-là, j'excelle parce que j'ai beaucoup appris au fil des romans de Dumas. Assez rapidement, je deviens le meilleur de la classe dans cette discipline, ce qui renforce mon désir de me consacrer à l'histoire.

1970

C'est au cours de cette année que je vis mes premières véritables amours avec une jeune fille que j'appellerai ici Danielle, pour éviter de l'embarrasser. Elle est belle, a du bagout et me fait découvrir des joies intimes qui n'iront jamais plus loin que d'innocentes caresses de sein et des baisers à perdre haleine. Je suis bêtement croyant et je me réserve à ma future épouse. Avec du recul, je dois admettre que je fus pour elle le premier. Alors que toutes les autres femmes que je connaîtrai par la suite avaient d'abord été celle d'un autre, elle ne fut jamais la blonde d'un autre avant moi. Merci Danielle de m'avoir fait cet honneur.

Février-Mars: Comme j'ai discrètement repris contact avec ma mère et qu'elle souhaite, pour mon plus grand bonheur, nous reprendre ma sœur et moi, je dois d'abord convaincre Céline qui n'a pas encore digéré l'abandon. Elle finit par être d'accord car je reste sa seule famille et elle ne veut pas me perdre. Un samedi, je prends l'autobus pour Val-d'Or afin d'aller en discuter avec mon père, qui, lui, descend de Matagami pour l'occasion. Son accord est essentiel pour qu'il accepte de payer pension non plus à sa sœur, mais à ma mère. Il accepte et je reviens à Montréal où je me confie nerveusement à ma tante, ayant peur de la peiner. Étonnamment, elle me facilite la tâche en me disant que tout enfant a le droit de vivre avec sa mère. Le départ de la rue DeLorimier est prévu pour l'été alors que je resterai à Montréal pour réapprivoiser ma mère.

Juin: Pour les examens de fin d'année, j'organise une fin de semaine d'études préparatoires à l'abbaye bénédictine de Saint-Benoit-du-Lac. Nous sommes une bonne douzaine à profiter de Dom Vidal, le père hospitalier qui nous reçoit et qui nous offre un climat tout à fait approprié pour les études.

À la fin du mois, un camarade de la 11e année m'invite à passer la fin de semaine avec quelques gars du Collège. On y boit beaucoup et j'apprends naïvement qu'ils pratiquent tous les plaisirs solitaires sur une base régulière et qu'ils en parlent en toute candeur, sans se sentir coupables. Tout en restant croyant, je crois bien ne plus jamais m'en être confessé par la suite. Je découvre aussi un musicien hors pair, Dave Brubeck et son fameux Take Five. À chaque fois que j'entends cette musique, c'est cette fin de semaine intense qui me revient en mémoire.