Croisière sur la Baltique: juin 2019

Copenhague

La première chose qui m’a frappé en parcourant cette ville, lieu de départ de la croisière, fut l’omniprésence des bicyclettes. Elles sont partout mais respectent, dans une très large mesure, les règles de la circulation. Quand on sort d’un véhicule, on ne doit pas d’abord faire attention aux voitures, mais plutôt aux cyclistes qui empruntent de larges corridors réservés. Au lieu de dire que c’est «rare comme de la marde de pape», je pourrai dire dorénavant que c’est aussi rare qu’«un Danois sans vélo»!

Je n’avais jamais vu une telle concentration de bicyclettes garées. Ne sachant plus où les mettre on y trouve même, près de la gare, un stationnement de bicyclettes à deux étages!

Finissant notre visite de la ville, notre guide, Michael, nous raconte une histoire à propos du traitement des Juifs danois lors de la Deuxième Guerre mondiale. Aucun Juif Danois n’aurait souffert de la Shoah; ils constituent en fait une exception face à la barbarie nazie. 95% d’entre eux ont été sauvés par des Danois en 1943, la veille de leur déportation par des partisans danois qui les ont fait traverser en pleine nuit sur des petits bateaux vers le pays libre qu’était alors la Suède, le pays voisin. Grâce à l’intervention du roi auprès de la Gestapo, les 500 autres ont été déportés vers des camps de travail et non des camps de concentration où ils auraient connu de bonnes conditions tellement que la cinquantaine qui sont décédés l’auraient été de vieillesse.

Juste avant leur fuite nocturne en bateau, ils ont n’eu que 5 minutes pour faire une valise par famille. Une Juive, témoin de la scène et amie du guide, lui a raconté que sa mère l’avait forcée à choisir entre deux poupées. Ayant laissé l’autre sur place, elle l’a pourtant retrouvée dans sa maison, restée intacte, deux ans plus tard à la fin de la guerre. Aucune maison appartenant à des Juifs n’aurait été saccagée ou volée. Difficile à croire, mais c'est ce qu'on m'a raconté.

Berlin

Il y avait bien sûr le mur à voir de près, tout comme le Reichstag et la Porte de Brandebourg. Mais mon premier coup de cœur de la croisière, encaissé comme un coup de poing, fut le Memorial aux Juifs assassinés d’Europe, inauguré en 2005 et situé juste à côté de l’ambassade américaine. Un site étrange, mal indiqué, voire pas du tout identifié, ni clôturé. Plus de 2700 stèles de béton d’une longueur identique de 2,68 mètres mais de différentes hauteurs, peut-être pour rappeler ces victimes de tous les âges. On n’y trouve aucune inscription mortuaire. Ils symbolisent des victimes anonymes jonchant un sol carrelé qui m’a fait penser à des barbelés. Puisque les stèles ont différentes hauteurs mais qu’elles sont toutes bien enlignées, on a l’impression d’un système qui se serait déréglé. La discrétion du site, qui fait écho à ce drame passé inaperçu durant la guerre, fait en sorte que des passants insouciants, surtout des enfants, y jouent, amusés, courant parfois sur les stèles en sautant de l’un à l’autre. J’ai ressenti leur amusement comme une moquerie et cela m’a dérangé. Après le récit danois, sorte d’espérance en la bonté des hommes, un retour brutal à la réalité historique.

De la croisière

Cette croisière est bien différente de celle de 2013 alors que nous avions fait la Méditerranée et la mer Noire. Même si la majorité sont des cinquantenaires et plus, il y a beaucoup plus d’enfants et de jeunes couples. C’est pourquoi sur le pont supérieur prennent place différents jeux pour desservir cette jeune clientèle. Cela reste rafraîchissant. Je me suis imaginé un instant pouvoir profiter enfant d’un tel terrain de jeu…Ma mère aurait longtemps couru après moi!

Sauf pour les explications initiales relatives aux mesures à prendre en cas d’urgence, les communications se font uniquement en anglais et plus précisément en américain. Le bateau est en fait américain avec des prises de courant européennes mais également nord-américaines, mondialisation des croisiéristes oblige. L’esprit et la culture véhiculés font trop penser à l’Oncle Sam alors que nous sommes pourtant en Europe, un continent si riche de culture. Culture que l’on se contente de saupoudrer lors de soupers thématiques ou quand on fait porter au personnel des costumes typiques de différents pays.

Un tourisme de masse

À Tallinn, en Estonie, nous avons eu pour la première fois ce sentiment étrange de faire partie d’un immense troupeau de touristes qui circulaient sans trop réfléchir sur les quelques artères de cette ville médiévale. Pas moyen de prendre une photo sans que des dizaines de congénères, descendus en même temps que nous d’un des six bateaux de croisière, gâchent le point de vue.

Arrivé à Saint-Petersbourg cette ville magnifique que nous avions visitée en 2003, j’ai eu le même sentiment de faire partie d’un système de consommation touristique dans lequel je n’étais qu’un minuscule rouage d’un engrenage mondial. Il y a tellement de bus qui avalent et régurgitent des consommateurs venus d’ailleurs qu’on ne sait plus où les stationner. Micheline a été incapable de faire l’excursion de la deuxième journée tellement elle a dû marcher lors de la première, le bus étant incapable de nous laisser à proximité des lieux visités. Dommage car pour le reste du voyage elle a tenu le coup en clopinant à son rythme, même si on aurait dû accepter de payer le prix exorbitant chargé par le navire afin de louer une chaise roulante.

Nous avions adoré Saint-Petersbourg il y a 16 ans alors qu’elle venait à peine de s’ouvrir sur le monde et que les touristes ne prenaient pas toute la place. Mais je dois admettre que j’ai participé bien volontairement à ce processus de consumérisme qui a dégradé cette ville aux couleurs pastel.

J’y ai néanmoins appris et j’ai bien apprécié. Revoir l’Hermitage n’est pas banal. Passer devant le bâtiment où Pavlov fit ses expériences qui déboucha sur le réflexe qui porte son nom, non plus. Moi historien, j’ai aussi beaucoup aimé cette insistance de la guide, Macha, de parler du siège par l’armée allemande de la ville par les nazis entre 1941 et 1943 qui fit plus d’un million de victimes essentiellement mortes de faim. Comme le mentionnait toutefois le guide finlandais, lors de notre visite d’Helsinki, le lendemain : «On vous a sans doute parlé du siège de Saint-Petersbourg qui fit tant de morts, mais on a sans doute oublié de vous mentionner qu’à la fin de la guerre, un Staline vainqueur exigea de la Finlande qu’elle lui cède toute la Carélie −que nous avions d’ailleurs visité en 2003−et que ses 400 000 habitants soient expropriés et expulsés sur-le-champ.» En somme, les deux côtés d’une médaille. Cela dit, le sentiment de faire partie d’un troupeau s’est heureusement dissipé à partir d’Helsinki.

Puis il y eut Stockholm

Je ne m’y attendais pas. Mais je fus charmé par cette ville au point qu’elle représente mon deuxième coup de cœur du voyage. Un guide fort sympathique du nom d’Alban a peut-être contribué à embellir l’image. Il n’en demeure pas moins que l’hôtel de ville érigé dans les années 1920 est une splendeur. Dès l’arrivée, je me suis senti grandi. C’est ici que sont célébrés les gagnants annuels des prix Nobel. Une salle attenante, la salle dorée, résume l’histoire de la Suède en images. Resté neutre lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle, le pays se veut au centre des influences occidentales, schématisées ici à gauche avec ses gratte-ciel et une Tour Effel à peine esquissée, et des influences orientales représentées sur la droite avec notamment la Mosquée bleue.

Déjà conquis par la ville nous avons ensuite visité le musée Vasa dont j’avais vaguement déjà entendu parler. Vasa est le nom d’un navire de guerre qui, en 1624, sombra dans le port de Stockholm dès sa sortie inaugurale. Mal conçu avec une ligne de flottaison trop basse et très lourd, en raison de ses deux rangées de canon, ce qui constituait à l’époque une première, il sombra en quelques minutes dans les eaux non salées de Stockholm et resta intact mais submergé pendant 333 ans, jusqu’à ce qu’on parvienne à le hisser à la surface. Rêve de grandeur du roi de Suède, il constitue aujourd’hui l’attraction principale de Stockholm. Impressionnante est sa dimension, qui n’a rien à voir avec la réplique du Nonsuch, le bateau de la même époque du musée du Manitoba à Winnipeg. Le bateau original traversa l’Atlantique en 1668 et participa à la création de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Si vous rêvez à cette croisière faites-la hors saison, et tant pis pour les nuits blanches. Vous pourrez bien mieux apprécier Talinn et Saint-Petersbourg! Et entrevoir, dans la même foulée, Copenhague, Berlin, Helsinki et Stockholm demeure quand même un immense privilège.