UNE CROISSIÈRE en MÉDITERRANÉE et en mer NOIRE

De la maladie cognitive de l'être cher

C'est en avion en destination de Nice (d'où on prendra le bus pour Savone en Italie) alors que je regardais le film Amour que m'est venu ce sentiment équivoque face à une grave maladie cognitive de l'être cher. D'une part, on peut subitement le voir disparaître dans ce qu'il était dans ses valeurs, dans ses défauts et dans ses manies, au point de ne plus le reconnaître et de ne plus avoir de plaisir à discuter avec, au point de désespérer et de penser l'avoir perdu à jamais; c'est d'ailleurs ce que je vis présentement face à ma mère souffrant d'Alzeihmer, la seule témoin encore vivante de tout ce que j'ai été depuis ma naissance et même avant. D'autre part, quand la maladie momentanément s'efface comme c'est le cas dans le film, et qu'il il revient à lui dans tout ce qu'il était, c'est le bonheur instantanément retrouvé de discuter avec lui, de l'aimer à nouveau pour ce qu'il est; c'est même le regret d'avoir pensé ne plus jamais sentir sa présence, son amour et sa tendresse, au point de se remettre à espérer pendant quelques brefs moments d'intense joie. Un film que j'ai aimé, sans doute en raison de ce que je vis avec ma mère mais aussi pour ce qu'il me laisse entrevoir comme possible avenir pour ma blonde ou moi. .

De la Grèce

Il y a 33 ans avec Suzanne j'étais venu faire un voyage en Grèce et nous avions visité Myconos. Sac à dos et souliers de marche nous avaient amenés d'île en île. Grâce à une rétroactivité touchée par Suzanne à la suite du renouvellement de sa convention collective, nous avions pu épargner assez d'argent pour se payer un voyage, fait d'hébergement chez l'habitant et de repas frugal. Je me voyais encore débarquant du petit bateau sur le quai de Myconos, pauvre mais plein de rêves.

33 ans plus tard, j'arrive en paquebot de 11 étages devant la même ville blanche et étalée. Dans la discothèque d'une des îles grecques, la musique de Pink Floyd était à l'honneur avec le célèbre disque The Wall et une phrase d'une de leur chanson disait avec force: «TEACHERS, LEAVE THE KIDS ALONE!». J'allais pourtant devenir, quelques années plus tard, un de ces profs qui allaient talonner ses étudiants afin qu'ils aillent voir ce qu'il y avait au bout de leur champ de connaissance et d'habitude trop étroit et trop familier.

De la Turquie

Je me souviens encore de ce prof au collège qui avait demandé à toute la classe qu'elle était le nom de cette mère qui sépare la mer Égée de la mer Noire. La plupart d' entre vous, ne le savez pas. Comme j'aimais beaucoup la géographie à l'époque, j'avais été le seul de la classe à savoir qu'elle s'appelait la mer de Marmara. C'est seulement hier à Éphèse que j'ai su que ce nom signifiait littéralement en turc mer de marbre, car des deux rives de cette mer étroite, on y exploite depuis les temps lointains un marbre blanc.

Cela fait longtemps que je rêvais de venir à Istanbul et de parcourir cette mer. Pour moi, jusqu'à hier ce n'était que deux noms sans représentations précises. Les Dardanelles et le Bosphore c'était du pareil au même, la désignation géographique de cet espace stratégique qui sépare l'Europe de l'Asie. Maintenant je sais que les Dardanelles désigne l'embouchure méditerranéenne de cette région tandis que le Bosphore identifie l'autre embouchure donnant sur la mer Noire et qu'Istanbul enjambe le Bosphore et non les Dardanelles. Istanbul pour laquelle, mon coup de cœur va à la basilique Sainte-Sophie, qui, en terre musulmane, est devenue un simple lieu touristique (tout en démontrant la vénération que porte les Musulmans pour la Vierge Marie), et à son Grand Bazar où, grâce au conseil de Serge, ce Valaisan bientôt retraité!, on ne s'est pas perdu dans ce dédale de petites boutiques.

Est-ce qu'on voit la montée de l'islamisme en Turquie? La réponse est oui. On le voit dans ce voile porté par certaines femmes dans un pays pourtant laïc et démocratique depuis 1923. Certes le voile est encore largement minoritaire à Istanbul, capitale moderne de 18 millions d'habitants, mais qu'en est-il en Cappadoce ou ailleurs? Ayant tenté d'aborder le sujet avec notre guide à Éphèse, je n'ai eu aucune réponse alors qu'il chercha à éviter le sujet. À l'heure où la Turquie tente désespérément d'entrer dans l'union européenne, à l'heure où un fidèle allié occidental qu'est l'Égypte est en train de tomber dans les mains des Frères Musulmans, rendant la situation turque encore plus centrale, je suis resté dubitatif devant ces jeunes filles voilées.

Parlant de voile, nous faisions la queue pour visiter la Grande Mosquée alors que des jeunes filles d'une sortie de classe étaient en rang, certaines voilées d'autres non. Elles avaient une douzaine d'années et je me suis demandé si, celles qui étaient de famille croyante, avaient hâte de dire à toute la classe qu'elle était maintenant menstruée et femme en arborant en classe, un bon matin, un voile! Serait-on gênée ou heureuse de le porter pour la première fois? .

Préférant les formules lapidaires pour les suites du voyage, voici comment j’ai perçu et vécu cette croisière de l’entreprise Costa.

Une croisière c’est :

*Vivre dans une maison flottante de 300 mètres de longueur par 35 mètres de largeur et 15 étages de hauteur.

*Faute de parler italien, pouvoir discuter en anglais avec le personnel qui vient très majoritairement des Philippines, de l'Amérique du Sud et des Indes.

*Avoir congé de cuisine, de ménage, de courses quotidiennes et de vaisselle pendant 2 semaines.

*Voir ces vieilles peaux masculines et féminines en maillot sur les ponts extérieurs.

*Toujours payer avec une carte de crédit de manière à ne pas trop se rendre compte de l'accumulation des dépenses faites.

*Avoir droit à chaque dîner et souper à un menu à 7 services alors que notre estomac ne devrait en avoir que 4!

*Vivre dans un environnement régi par des communications en 5 langues qui sont dans l'ordre : l'italien, le français, l'anglais, l'allemand et l'espagnol.

*Se faire servir comme un pacha par un personnel qui travaille 80 heures et 7 jours par semaine à petit salaire et avec deux mois de congé après 8 mois de travail.

Le bar Mesirabilis du Costa Delicioza au pont 2 (©Micheline Tremblay) *Pouvoir voyager et voir le monde même quand on est physiquement handicapé.

*Vivre une forme d'irréalité et accepter souvent la superficialité comme mode de vie. *Chercher de port en port des idées de cadeau pour la famille et les amis.

*Vivre dans une culture macho où les serveurs du restaurant ne sont que des hommes ou comme ces deux filles de rêve, très légèrement vêtues, qui nous escortent jusqu'au photographe officiel du bateau pour une photographie que l'on vous revendra 15 Euros.

*Pour une fois, ne pas entendre dans les communications diffusées et dans les corridors, l'anglais comme langue unique, mais plutôt l'italien, suivi du français comme langues principales.

*Faire, au hasard, de belles rencontres, comme ce couple d'Alsaciens, lui cuisinier nouvellement retraité et l'autre travailleuse viticole.

*Faire également des mauvaises rencontres comme cette prof d'un lycée à qui j'aurais dû répéter que le meilleur rempart de la liberté demeure l'humilité.

Le pont 3 permet de faire le tour du bateau en restant à l'extérieur; j'y fis quelques-uns de mes exercices de marche quotidiens (©Micheline Tremblay) *Se faire dire par les Français qu'ils sont allés au Canada ou qu'ils rêvent d'y aller.

*Être obligés de souper à 6 avec toujours les mêmes personnes quand parfois on a le goût de souper à 2.

*Écouter la télé russe avec ses stéréotypes à faire damner les féministes du Québec.

*Mettre des images concrètes à des noms et des régions qui changeront de signification à tout jamais, tels cette chaude Crimée et ce Bosphore archipeuplé.

*Attendre longtemps que l'on soit servi à table, que les derniers retardataires reviennent au bus pour repartir vers le bateau.

*Quelque fois s'ennuyer de sa routine montréalaise.

*Se rendre, pendant notre sommeil, dans un autre port, dans un autre pays, dans un autre univers.

*Se faire photographier en entrant sur le bateau, avec un clown qui passe de table en table, avec un Noir à moustache dessinée, avec des personnes habillées en turc, ou en grec ou en ukrainien qui nous attendent à la sortie du bateau.

*Être incités à dépenser sans arrêt en séances de massages, de photos, au casino, dans les magasins supposément hors taxes mais hors de prix, dans les bars qui sont omniprésents, dans sa chambre grâce au minibar, ou via Internet offert à un prix exorbitant.

*Parfois se sentir captif du bateau... de l'eau à droite, à gauche, en avant, en arrière.

*Avoir la possibilité d'assister à des spectacles gratuits à tous les soirs.

*Avoir l'impression d'être traités comme des rois alors que nous sommes à peine des 10 de carreau.

*Accepter comme possible, mais non idéale, cette forme de voyage dans un avenir pas si lointain.

* Avoir cette chance extraordinaire de pouvoir visiter le Panorama de Sébastopol magnifique illustration que ce fut la guerre de Crimée, d’avoir vu en rade du port de Sébastopol tous ces bateaux russes alors qu’on est encore en Ukraine!

Nice et d’ailleurs

Nice, le 4 mai 2013. Revenus hier de Savone en Italie où le bateau retrouvait son port d'attache, nous passerons une journée à Nice avant de prendre l'avion demain pour Montréal. Quelques courriels reçus en réaction à la livraison de mes impressions de la vie en croisière m'ont laissé comprendre que le bilan paraissait plus sombre que ce qu'il a été en réalité.

Pouvoir voir Istanbul et Rome pour la première fois de sa vie n'est pas une bagatelle. Séjourner l'équivalent d'une journée en Turquie et une autre en Italie fait quand même contraste avec ma petite routine montréalaise. D'ailleurs, je peux dire que je me suis senti moins étranger en Italie que ce ne fut le cas en Espagne l'an dernier. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être la langue qui me semble plus familière que l'espagnol.

Au sujet de Rome, la chapelle Sixtine, malgré sa cohue de visiteurs éberlués, restera parmi mes beaux moments de cette visite, en raison d'une petite phrase de la guide au sujet d'un des tableaux de la voûte, soit celui de la création de l'homme (tableau qui sert de générique d'ouverture d'une émission de télé au Québec, Gérard D. Laflaque). Dieu y figure représenté à l'intérieur d'une forme qui représenterait un cerveau humain. Ce n'est pas ce qu'elle a dit, mais je me suis tout de suite fait la réflexion que Michel-Ange, revêche comme il put l'être, a peut-être aussi voulu dire ce que Karl Marx dira plus tard, soit que ce n'était pas Dieu qui avait créé l'homme, mais plutôt l'homme qui avait créé Dieu.

Toujours au sujet de Rome, c'est en passant à côté de la colonne Trajan, trop rapidement présentée par la guide, que m'est remonté soudainement en mémoire ce travail d'équipe que je fis au bac dans le cadre d'un cours d'histoire romaine, justement sur cette colonne. Un des rares travaux du bac dont je me souviens très clairement. Cette colonne grandeur nature (qui fait une trentaine de mètres) et que les touristes peuvent admirer parmi tant d'autres vestiges, passera inaperçue alors que cette bande dessinée en spirale et gravée dans la pierre sur des dizaines de mètre de hauteur révèle tant de détails sur la conquête par Trajan du territoire darce (équivalent aujourd'hui à la Roumanie). C'est dans les livres (et sur Internet maintenant) qu'elle atteint toute sa puissance explicative, et non pas de visu, car non seulement est reste perdue parmi tant de vestiges mais aussi par ce que ses bas-relief (avec ou sans S?) sont physiquement inaccessibles aux piétons que nous sommes.