2017: Un printemps au Japon

Je les attendais depuis longtemps. Je m’étais fait plein d’idées sur elles. Est-ce que leur réputation était surfaite? J’allais enfin le savoir! C’est en entrant dans la chambre d’hôtel à mon arrivée et après un interminable vol de Toronto à Kyoto de près de 13 heures que j’en ai vu une pour la première fois. Je veux parler des toilettes japonaises. Non, elle n’était pas dans la salle de bain qui offrait une douche spacieuse de même qu’un bain, luxe que Guy apprécie beaucoup en voyage. À sa recherche, j’ouvre une porte que je pensais être un garde-robe. Non seulement la lumière s’allume toute seule, mais le couvercle de la toilette se lève comme pour me saluer. Évidemment, elle est sexiste! car la lunette, elle, ne se lève pas pour moi! Le système automatisé est d’abord conçu pour une femme et sans doute pour les hommes qui auraient de pesants besoins!

Quand je l’essaie en position assise, le siège est chauffant. Et sur le mur de droite un véritable tableau de bord de 747 écrit en japonais et en anglais afin de contrôler le positionnement du jet, de sa température et l’intensité du jet d’eau qui nettoiera l’orifice sollicitée. Moi qui ai rue Chambord un siège-bidet de la marque japonaise TOTO, je ne suis pas trop décontenancé par les choix que propose cette chère toilette, mais le non-initié découvrira ô combien les Japonais ont développé cette science élémentaire de l’existence. Et avant de clore le sujet, j’ajoute que dans les chambres d’hôtel on trouve toujours –pour mon plus grand bonheur– un bain et bien sûr, une douche.

Du dragon

En visitant le temple bouddhiste Sanso-Ji (Asakusa Kannon) de Tokyo, il y a foule. Des jeunes filles en visite portent des kimonos d’apparat colorés dans une foule habillée de couleur sombre. Le guide nous montre sur un plafond de l’entrée un magnifique dragon qui a la propriété de verser des gouttes d’eau de sagesse. Le lendemain, au sanctuaire shintoïste de Hanoke on nous dit que ce sanctuaire se nomme celui aux 9 dragons. On s’y purifie avec de l’eau qui sort de la gueule de ces 9 dragons de moins d’un mètre de longueur. Dans un autre sanctuaire, même passage obligé pour la purification.

En voyant ces dragons si omniprésents et en me rappelant en avoir vu tant et tant en Chine, je me demande d'où provient cette bête imaginaire? Après tout nous avions en Occident saint Georges qui avait terrassé le dragon. Que dire des dragons du Trône de fer, cette célèbre série romanesque et télévisuelle conçue par un Britannique. Qui avait imaginé le dragon le premier? L’Orient ou l’Occident? Poser la question c’est y répondre. Sur la route de la soie allant de la Chine jusqu’en Occident, ne voyageaient pas seulement des marchandises, mais aussi des idées et des peurs imaginaires! On avait sans doute transporté la soie chinoise en même temps que plusieurs mythes et légendes.

Plus grand mais pas si différent

Jeune, apercevant une carte du monde dans mes cours de géographie, le Japon m’apparaissait tout petit. Au jeu de RISK un des 42 pays et territoires du monde à conquérir est composé du Japon, un espace tout petit sur lequel on ne peut mettre que quelques armées. Telle était l’idée que je m’étais faite avant de venir. Pendant douze jours, on a parcouru en bus la même île, Honshû, c’est beaucoup plus grand que je le croyais. Dans la première semaine on a vu et traversé ce qu’on appelle les Alpes japonaises, une longue chaîne de montagnes qui ferait l’envie des Laurentides québécoises! En ce printemps tardif qui n’offrira pas de cerisiers en fleur avant le début avril, une végétation très semblable à la nôtre avec des conifères bien verts et des feuillus encore en attente de son feuillage. Des autoroutes qui n’étonnent que par le fait qu’on roule à la britannique, en circulant à gauche, mais sinon en tout point pareil. Des voitures dont les marques sont aisément reconnaissables, mais à ceci près qu’on klaxonne peu au Japon. La voiture demeure souvent patiemment silencieuse même derrière des piétons insouciants sans broncher. Quel contraste avec la Chine et même avec chez nous. Et les piétons se tiennent à carreau aux feux de circulation. Moi qui compte deux contraventions en tant que piéton ayant traversé un feu rouge, serait bien mal pris si je vivais au Japon. Tout le monde ici attend patiemment le feu vert!

À bien des égards le Japon m’apparaît comme le plus occidental des pays d’Asie de sorte qu’on ne vit pas de grand dépaysement en venant pour la première fois. Peut-être que si je n’avais pas visité la Chine mon regard aurait été différent. Je dirais que le Japon que l’on connaît seulement par le prisme des hôtels étonne peu. Un séjour dans une famille japonaise aurait sans doute modifié mon jugement.

Cela dit, je suis bien content de connaître dorénavant les secrets de la culture du wasabi – mon premier coup de cœur du voyage–, l’origine religieuse des lutteurs sumo qui ont d’abord été des oracles, d’avoir pu voir et sentir de près les effets dévastateurs d’un tremblement de terre grâce au site dédié à la faille de Nojima – mon deuxième coup de cœur–, d’avoir vu un superbe Mon-Fuji par temps clair, d’avoir été initié à la cérémonie du thé, d’avoir senti dans Dontobori, un quartier marchand d’Osaka, une vie trépidente avec des enseignes commerciales dignes de Time Square.

Les Japonais, qui ne souffrent nullement d’embonpoint, m’ont beaucoup plu en raison de leur grande politesse et de leur propreté presque maladive. Entre vous et moi quelle tristesse que ce Montréal plein de déchets qui poussent partout et qui jonchent les trottoirs. J’ai souvent honte à ma ville et à mon retour je ne pourrai pas faire autrement que de rêver à ce Japon sans poubelle mais sans déchets! Un indéniable avantage de cette propreté est le fait que les toilettes publiques sont omniprésentes. En vieillissant la capacité de rétention urinaire s’évanouit comme neige au soleil. Mais ici au Japon, pas de problème!

N’eût été de la barrière de la langue – la grande majorité d’entre eux ne baragouinent même pas l’anglais malgré une forte présence de raisons commerciales dans la langue de Shakespeare! – j’aurais bien aimé converser avec eux! D’ailleurs ils parlaient jusqu’à tout récemment si peu l’anglais que les restaurants affichent dans leur vitrine des reproductions en plastique grandeur nature des différents menus offerts de sorte que le client peut toujours se rabattre sur ces plats fictifs joliment colorés pour faire son choix.

Des temples et des sanctuaires

Tout au long du voyage nous avons visité quantité de temples et de sanctuaires. Si je distingue le temple du sanctuaire, c’est que suite aux commentaires du guide j’ai appris que le premier terme s’applique au bouddhisme et le deuxième au shintoïsme. Sans être un exégète, j’ai compris qu’ il n’y a généralement pas de présentation d’un modèle, comme Bouddha pour atteindre le nirvana chez les shintoïstes, mais plutôt un formidable hymne à la nature.

C’est seulement à Nara en banlieue d’Osaka que nous avons enfin vu notre première représentation de Bouddha (à Tokyo, celui du temple visité n’est présenté au public qu’à tous les 33 ans!). Et c’était toute une personnification de Bouddha! Elle faisait 15 mètres de hauteur et pesaient quelques centaines de tonnes. J’avoue cependant que deux sanctuaires shintoïstes m’ont davantage marqué en raison de l’omniprésence de la nature. À Hanoke, ce sont des arbres immenses et semi-millénaires qui servent de haies d’honneur à l’escalier extérieur tandis qu’à Miyajima au sanctuaire Itsukushima – sans doute un des lieux les plus photographiés au Japon après le Mont Fuji– c’est la mer avec ses marées qui plantent le décor. Si Karl Marx avait renversé la croyance voulant que Dieu ait créé l’homme en affirmant que c’était l’homme qui avait créé Dieu, en visitant ces deux sanctuaires, je me suis demandé si ce n’était pas la nature qui, en s’offrant à l’homme, avait créé Dieu!

Au début du voyage, je me suis à tort posé la question si on ne nous faisait pas trop voir de ces temples et sanctuaires. N’y avait-il pas au Japon de grands musées qui auraient mérité une visite? Une chose est certaine dans chaque temple et sanctuaire le stationnement est rempli de bus de visiteurs, ce qui m’a amené à penser qu’il s’agissait d’un passage obligé pour tout touriste, et non d’un caprice de l’agence de voyage. Par ailleurs, en Europe on visite régulièrement églises et cathédrales! Après tout, voyager c’est aussi se permettre de remettre en question nos croyances et même nos dieux!

Des dépanneurs

Jean-Luc Brassard, ex-médaillé olympique et chroniqueur à une émission de radio, avait parlé de l’omniprésence des machines distributrices au Japon. Elles sont effectivement partout sur les trottoirs. Je m’étais dit que j’y trouverais aisément mes bouteilles de COKE que j’avale quotidiennement. Et je ne m’étais pas trompé.

Mais quelle ne fut pas ma surprise de constater que les petits dépanneurs pullulent autant. Affichant les bannières de Seven Eleven, de Family Mart ou encore de Lawson, ils offrent divers produits, y compris du vin, cette autre dépendance liquide de mon existence! J’y ai trouvé aussi une banane, emballée individuellement, des diachylons, du lait, mais pas de fromage. Les prix sont abordables. J’ai pu ainsi me procurer du vin blanc correct d’Australie et du Chili pour environ 5 à 800 Yens, soit entre 8 et 12$. À partir du moment où la bière commandée dans un restaurant coûte le même prix, pourquoi se priver de prendre ses petits verres de vin le soir, bien peinard dans sa chambre d’hôtel!

De Kobe

J’ai bien aimé cette ville banlieue d’Osaka qui compte un million et demi d’habitants! Son bœuf, que nous avons goûté au souper n’a pas volé sa réputation. Quel délice! Ayant demandé une viande bien cuite, j’ai eu droit à une viande qui fondait encore dans la bouche! Je conservais un vague souvenir du terrible tremblement de terre qui secoua la ville le 17 janvier 1995 et qui fit des milliers de victimes. C’est dans cette ville que nous, les touristes, avons été confrontés à cette réalité japonaise. Selon le guide, les experts annoncent un autre tremblement de terre de magnitude 9 d’ici une vingtaine d’années (celui de 1995 faisait 7,3 à l’échelle de Richter). Les risques d’un tsunami qui dévasterait les côtes japonaises sont fort élevés. À un membre du groupe qui lui demandait mais pourquoi vous ne quittez pas? Il répondit candidement : «Mais pour aller où?».

Les Japonais ont ouvert un musée pour rappeler l’événement. Un musée dédié à la faille Nojima, la faille sismique d’une dizaine de kilomètres qui renversa des autoroutes, fit s’écrouler des étages de certains édifices, qui, en somme, fut si meurtrière. Sur place, on a conservé les bouleversements de terrain qu’elle provoqua. J’ai adoré le site qu nous montre des sols et des haies d’arbustes toujours vivants qui ont été désarticulés de près d’un mètre autant verticalement qu’horizontalement. Le clou de la visite se termine par une simulation dans une cuisine et un salon meublés dans lesquels une dizaine de personnes s’assoient. Puis on leur fait revivre la secousse de 2011 qui provoqua le tsunami de 15 mètres si dévastateur et comme finale la secousse de Kobe. J’en ai encore des frissons, moi qui suis si protégé par le Bouclier canadien! Il s’agit d’un incontournable, pour toute visiteur au Japon.

Les cerisiers en fleur

Si nous avons fait ce voyage de la fin mars à la mi-avril, c’est afin de pouvoir admirer les célèbres cerisiers en fleur dont le nom scientifique est prunus subgenus cerasus. Certes, ils embellissent un pays visuellement encore bien terne en cette arrivée printanière, car il n’y a pour ainsi dire pas d’autres fleurs ou d’arbres en fleur qui puissent rivaliser. Toute l’attention est tournée vers eux. Parfois alignés dans des parcs ou le long de cours d’eau, ils font assurément de l’effet. Je peux aussi concevoir que leur agencement appelle une plénitude de l’esprit. Il m’est même arrivé de le ressentir au parc de la paix à Hiroshima et dans les jardins du château de Himeji.

Cette variété de cerise reste toutefois non comestible. L’effet dure deux semaines puis rendez-vous est pris pour l’année suivante. L’alcoolique que je suis aurais aimé déguster un alcool fait de ces beautés, comme je le fis, par exemple, en Alsace. J’aurais pu ainsi faire appel à un autre de mes sens pour les apprécier. Mais peut-être sont-ils simplement une leçon d’humilité devant l’éphémère et nous faire comprendre finalement la futilité de notre existence. Signifiant seulement deux semaines par année, ils rentrent ensuite dans l’anonymat. Décidément, ils nous ressemblent beaucoup!

Du poisson à tous les jours

Venir au Japon c’est assurément vouloir et pouvoir manger du poisson à tous les jours. Nous qui avons eu un repas japonais à tous les jours sommes à même de l’avoir vérifié. La plupart du temps il est présenté cru découpé en morceaux pouvant se prendre à la baguette. Comme il est frais et qu’on peut l’accompagner de wasabi et de sauce soya, cela ne nous a causé aucun souci. À tel point qu’on se promet de tenter l’expérience plus souvent à la maison. Je m’imagine déjà avec mon couteau japonais, ramené en souvenir, découpé mon thon comme je l’ai vu faire au marché de poisson de Tokyo.

Quant au plat de riz accompagnant le menu, il se présente séparément dans un autre bol en toute simplicité. Autrement dit, nous n’avons pas eu à manger le poisson et le riz sous la forme de nos sushis nord-américains.

Le poisson est tellement omniprésent que dès leur plus jeune âge les Japonais apprennent à les apprécier bien vivants dans des aquariums. Dans un centre commercial, j’ai vu dans une aire de jeu pour enfants un immense aquarium circulaire de 4 mètres de circonférence qui exposait de beaux poissons exotiques aux couleurs tranchées. J’ai bien dit une aire de jeu!

D'Hiroshima et de Nagasaki

Une des raisons pour laquelle j’ai voulu faire ce voyage de groupe était la visite de ces villes entrées de force dans l’histoire mondiale.Quand j’enseignais l’histoire, elles me permettaient de faire comprendre comment un événement pouvait radicalement changer de signification selon que l’on se place immédiatement après ou lorsqu’il a manifesté ses conséquences et poursuivi sa virtualité. En effet, les soldats qui voient l’avion revenir d’Hiroshima et de Nagasaki sont fous de joie car ils souhaitent que la bombe provoque la fin de la guerre. Mais peu de temps après, on se rend compte que l’humanité vient de commettre une énorme bêtise et entrer dans l’aire nucléaire!

Ce qui est devenu le symbole de ces deux bombes est appelé le Dôme. Certes, il est situé à Hiroshima, en raison de la présence de ce bâtiment qui a survécu au souffle nucléaire parce qu’il était situé exactement au-dessus de la bombe lorsqu’elle éclata à 600 mètres d’altitude. Mais le musée consacré à la bombe est trop achalandé et surtout mal organisé. Mieux vaut aller au musée de la bombe atomique de Nagasaki. Il est bien mieux fait et on s’y sent à l’aise parce que les visiteurs et touristes n’ont de yeux que pour Hiroshima.

De Tokyo

Lors de nos deux jours à Tokyo, à notre arrivée la ville ne m’avait pas plu. On y avait visité un temple et le palais impérial, en quelque sorte les sites officiels conventionnels. Je n’avais pas alors perçu le caractère surdimensionné de cette mégalopole qui renferme autant d’habitants que l’Ontario au complet! Heureusement que nous y avons passé les deux derniers jours dont une journée libre que j’ai grandement goûtée.

Il faut voir cette foule qui attend patiemment le feu vert et qui, tout à coup, se met en branle au changement de feu. Samedi après-midi à certaines intersections du secteur de ce qu’on appelle les Champs Élysées, ils étaient non pas des dizaines mais des centaines, voire un millier à traverser en même temps. C’est impressionnant. Que dire de leur métro qui compte une douzaine de lignes qui se croissent et s’étendent dans toutes les directions! Un labyrinthe qu’il faut découvrir en achetant, dans une machine, son billet dont le tarif varie selon la destination.

J’ai adoré cette expérience car il est possible de s’y retrouver puisque chaque station porte un nom japonais écrit également avec notre alphabet mais aussi un code commençant par une lettre suivie d’un nombre. Pour chaque ligne, les nombres attribués aux stations augmentent ou diminuent de un selon l’ordre où ils se suivent. C’est logique et efficace.

Au final

Deux mots d’abord à propos d’Air Canada qui nous a tassés comme des jardines dans ce vol interminable Tokyo-Toronto alors que la même compagnie offre plein d’espace pour ce court vol entre Toronto-Montréal! C’est à n’y rien comprendre. Plus jamais Air Canada, je me le suis promis!

Que retenir finalement de ce beau voyage outre des belles images nippones et une connaissance plus concrète du wasabi, du métro de Tokyo, du shintoïsme et de la cérémonie du thé? À peine revenu à Montréal alors que je sens une grande fatigue, je suis amené à croire que nous sommes peut-être trop vieux pour ce rythme de voyage dont je connaissais pourtant l'ampleur au départ. Est-ce l’habitude de louer un gîte dans une ville ou une région qui nous a amenés à préférer goûter à petites bouchées et à notre rythme un voyage? Ayant été appelés à performer durant toute notre vie professionnelle, j’avoue que je ne sens plus le besoin de performer comme touriste.