LYON: octobre 2016

Trois semaines à Lyon? Pourquoi pas. Moi qui adore vivre en France ne pouvait que souscrire à ce projet. Pourquoi se priver de leurs sourires quand la caissière, le boulanger, le marchand de poisson vont nous dire ô combien ils aiment notre accent et notre pays!

Sans le savoir nous avons loué un gîte selon une formule certes fort connue aujourd’hui, mais que nous n’avions jamais expérimentée, la formule «AirBnB». Jusqu’alors, quand on louait un gîte on savait que tout ce qui était resté sur place, comme des épices, du café, des cannages, de l’huile, des sacs de déchets devenaient nôtres. À charge de revanche, ce que nous y laissions au départ appartenait au suivant. Mais cette fois, s’il ne manque de rien à notre arrivée, on ne connaît pas les conventions sur l’usage de la consommation de produits déjà entamés par le propriétaire. Est-ce qu’on devra remplacer le pot de moutarde de Dijon? Racheter des sacs de poubelle pour remplacer ceux utilisés? On reste dans le vague, et cela m’insécurise. J’aime bien partir sans pouvoir faire l’objet du moindre reproche. Micheline est comme moi : elle laissera le logement au moins aussi propre que lors de notre arrivée car nos dernières heures vont y passer.

Cela dit, le gîte est magnifiquement situé dans le quartier Montplaisir: à quelques petites minutes du Métro Sans Souci, d’une épicerie Carrefour Market, du marché qui se tient 3 fois par semaine place Ambroise-Comtois. Nous sommes dans le 8e arrondissement, avec, à la sortie de l’immeuble, la rue du Premier film. On vit ainsi à deux pas des anciens ateliers des Frères Lumière. Pour Micheline qui a enseigné le cinéma et qui a fait sa thèse de doctorat sur l’influence du cinéma sur la littérature canadienne-française, c’est magique. Tout près, sillonne la rue des Frères Lumière : une belle rue marchande pleine de vie et où on trouve tout ce dont on a besoin.

Pour simplifier notre vie nous nous sommes munis d’une carte de transport hebdomadaire qui permet des déplacements illimités. Si nous avons attendu malgré notre grande fatigue près de 2 heures samedi, jour de notre arrivée, pour obtenir nos cartes (nous étions le 1er octobre, jour de renouvellement des cartes mensuelles) nous avons déjà bien vu leur utilité avec ses retours au gîte sur l’heure du midi pour le repas et la sieste. Qui veut aller loin, ménage sa monture!

Comment décrire Lyon? Résumons les propos de notre guide du Vieux-Lyon. Cette ville, capitale des Gaules datant des Romains, est construite à la jonction de deux cours d'eau coulant grossièrement du nord au sud, la Saône à l’ouest qui se jette dans le Rhône plus à l’est, formant ainsi une presqu’île. Des quatre rives, c’est la rive droite de la Saône, donc celle plus à gauche qui est la plus ancienne. (Plus loin, je m’arrête sur la notion de rive comme repère topographique). Le vieux Lyon est là adossé à une colline avec sur les hauteurs la basilique de la Fourvière qui domine la ville et l’ancienne ville romaine dont il reste des vestiges. À partir de la Renaissance, la ville s’est étendue vers la presqu’île formée de la rive gauche de la Saône et de la droite du Rhône. Puis, au XIXe siècle, ce fut autour de la rive gauche du Rhône, là où nous habitons.

C’est finalement à Lyon que j’ai bien intégré que les rives sont dites droite ou gauche selon le sens du courant. En effet, c’est selon la direction prise lorsqu’elle se jette à la mer, qu’on peut distinguer les deux rives. Comme le Rhône et la Saône se jettent vers le sud, leur rive droite respective se trouve ainsi sur leur gauche. Voyager c’est vouloir moins bête! Et maintenant quand j’entendrai parler de «Paris, rive gauche», je me ferai enfin une meilleure idée.

Mais chez nous, il ne nous arriverait pas de dire que dans le grand Montréal, Laprairie est rive droite et Saint-Eustache, rive gauche. Pourtant c’est bel et bien le cas. On parle de la Rive nord, de Couronne nord et vivre sur la Rive sud. On désigne la Côte Nord pour parler de la région de Sept-Îles. Pourquoi cette différence dans les références topographiques? Pourquoi disent-ils depuis des siècles LE Rhône mais LA Saône? Certes ils suivent la règle voulant que les fleuves soient masculins et les rivières féminines ─ merci Normand pour cette précision─, mais ailleurs en France on dit bien LA Seine, LA Gironde, LA Loire et pourtant ce sont trois fleuves se jetant à la mer!

Avons-nous senti une différence depuis les massacres du Bataclan et de Nice? La réponse est oui. Pas de notre part, car on s’y sent toujours à la maison. Si la Grande Faucheuse veut de nous en France, qu’elle vienne. Nos héritiers se débrouilleront! Cela dit, à la gare Part-Dieu, des soldats armés patrouillaient un peu partout. À l’entrée du centre commercial Part-Dieu et des musées, un agent de sécurité a fouillé nos sacs. Mais rien de plus jusqu’à maintenant.

Ceux qui me connaissent bien savent que je suis un grand amateur d’eau-de-vie de poire. Faite généralement de poire William, elle reste un délice. Et venir en octobre, c’est pouvoir se régaler tous les jours de bonnes poires William. Il y en a partout présentement à Lyon. Micheline a même acheté au marché Ambroise-Comptois un litre de jus frais 100% poire William. Un péché qu’elle a accompagné d’une spécialité locale pour non-diabétique: une brioche truffée de pralines faite par un artisan boulanger! Les pralines sont une spécialité lyonnaise.

De Jean Moulin

Dans le quartier où nous vivons Jean Moulin reste omniprésent. Quand on prend le Tramway no 4 on descend par un ascenseur dont le mur extérieur vitré montre un Jean Moulin de pied en cap. Juste avant d’arrivée, une longue muraille affiche un magnifique dessin de lui en plan américain. De l’autre côté de la rue c’est l’université Lyon III baptisée, on le devine, Jean-Moulin.

Le moment qui m’a touché le plus c’est lorsque la guide qui nous faisait visiter la Croix-Rousse, un ancien quartier ouvrier de Lyon, s’arrête à un coin de rue devant une plaque commémorative pour nous dire que c’est ici que Jean Moulin a connu ses dernières minutes de liberté le 21 juin 1943. En effet, c’est de cet endroit qu’il prit le tram 33 pour la résidence du Dr Dugoujon où il se faisait arrêter par La Gestapo avec quelques camarades. Il est facile aujourd’hui de faire l’éloge ce chef de la résistance française, mais ils n’étaient pas très nombreux pendant la guerre à faire partie de la Résistance.

Des métros lyonnais

Prenant trams et métros à tous les jours, nous avons eu le temps d’utiliser toutes les lignes offertes. Si les tramways sont semblables d’un réseau à l’autre et ressemblent aux autres villes françaises, les lignes de métro sont fort différentes les unes des autres, ce qui indique une implantation graduelle du réseau. Notre ligne qui dessert notre quartier, la ligne D, paraît être la plus moderne.

Avis aux syndicats de chez nous, les wagons de cette lige sont dépourvus de conducteur et sont téléguidés par un «Big Brother» et un jour, nos conducteurs du métro montréalais devront se battre pour conserver leur emploi afin d’éviter l’implantation de ce système. Système qui n’est en place que pour la ligne D, les lignes A, B et C ayant tous encore leur conducteur. Peut-être s’agit-il d’un compromis syndical. La marche de l’automatisation n’est ni mécanique ni inexorable puisqu’elle s’inscrit ─heureusement d’ailleurs─ dans des rapports sociaux.

Généralement composées de deux wagons chacun vitré à chaque extrémité, les rames de la ligne D passent au rythme de 3 ou 4 minutes avec des bancs adossés de chaque côté du wagon et qui laissent place au centre à des biens des gens se tenant debout. Les portes se referment automatiquement avec vigueur, après avoir laissé entendre une tonitruante sonnerie de 7 coups. C’est fort efficace, ce qui va militer sans doute à l’expansion et à la reproduction du système.

Les quenelles lyonnaises

Jamais dans ma famille ni dans celle de Micheline il n’avait été question de quenelles (qu’on pourrait décrire comme des saucisses avec deux extrémités plus ou moins écrasées). La première fois qu’on m’a initié à ce met ce fut peut-être chez les Ribordy à Sudbury. Quenelles de poisson bien sûr ─un classique dans l’univers quenellien─ sans doute de brochet. Chez nous, le poisson plus abondant est mangé tel quel. Il peut être un peu tourné dans la farine, mais avec sel, poivre et citron ou quelques épices. Mais la quenelle c’est autre chose. En tant que telle, une quenelle de poisson renferme moins de 25% de poisson! le reste est composé d’œuf (qui est l’ingrédient le plus volumineux) de semoule de blé dur, de lait, etc.

On rencontre partout des quenelles dans lesquelles le poisson a été remplacé par du poulet, de la viande ou d’autres ingrédients. Aux Halles Paul-Bocuse on s’est même acheté, à notre arrivée, des quenelles à l’escargot, pensant nous régaler. Or elle ne contenait que 8% d’escargot de sorte qu’il fallait beaucoup chercher son goût! Après un essai de quenelles de poisson, faites de 21% de brochet, je n’ai toujours guère goûté de poisson. Je ne crois pas que j’amènerai dans mes bagages le désir de m’en faire, même si on me prouve que la sauce qui les accompagne y fait pour beaucoup!

Des trottinettes partout

Dès les premiers jours, cela nous avait frappés : on voit des trottinettes partout sur les trottoirs lyonnais. Pas seulement pour les jeunes qui y vont allègrement, mais aussi chez des adultes, hommes et femmes. Certains modèles ont des guidons qui se replient de sorte qu’on a vu des gens en apporter dans les métros. D’autres ont des freins à un guidon, un petit moteur électrique. Elles sont dotées d’habitude d’un garde-boue sur la roue arrière qui sert de frein qu’on actionne avec le pied. Bien des gens s’en servent : de jeunes filles allant au travail bien vêtues, un travailleur pressé, mais personne de nos âges. On a même vu à quelques reprises un parent qui avait installé un jeune enfant debout devant lui et tenant, lui aussi, les guidons. Une mode sans doute, absente à Marseille et en Alsace l’an dernier. Si jamais cela devient tendance, vous l’aurez su parmi les premiers!

Des musées des Beaux-Arts et des Confluences

Si le musée d’histoire de Lyon, le musée Gadagne, ne valait pas le déplacement ─ celui de Marseille avait été si éblouissant l’an passé qu’on s’attendait à plus─, celui des Beaux-Arts est remarquable par l’ampleur et la richesse de sa collection. Un incontournable quand vous viendrez à Lyon. C’est sans conteste la grande salle des sculptures qui m’a le plus impressionné, bien que je doive également donner une bonne note à leur collection d’antiquités.

La sculpture de Rodin intitulée «La tentation de Saint-Antoine» m’a jeté par terre. On y voit un moine recroquevillé, face contre terre qui a, couchée sur son dos, une belle femme nue les bras sur son visage. Quelle sensualité et quel talent!

Dans la salle des Antiquités une sculpture de Biegas que je ne connaissais pas m’a également frappé avec son «Rêve de Dieu». D’habitude dans le ciel, Dieu est cette fois couché sur le sol et dans son rêve apparaissent ce qui pourraient être Adam et Ève.

Le musée des Confluences est situé sur la pointe de la presqu’île de Lyon. Ouvert récemment, ce musée est résolument moderne. D’abord par son architecture peu orthodoxe mais également par son mélange de genre : l’histoire et les sciences y font en effet bon ménage. Composé d’expositions temporaires et permanentes, le musée présente jusqu’au 31 décembre une salle consacrée à l’Antarctique qui a été notre coup de cœur. Quel spectacle visuel avec des films tournés sur les glaces mais aussi sous l’eau. Restant quelques dizaines de minutes en apnée, les phoques et les pingouins peuvent descendre jusqu’à 500 mètres sous l’eau et revenir d’un coup sans pallier de décompression à la surface. Malgré nos techniques, on ne fait pas le poids face comparativement à des animaux parfaitement adaptés. L’homme m’est apparu comme un intrus dans cet univers ingrat et ne peut se mettre qu’en posture d’humilité devant tant de splendeur.

Le musée de l’imprimerie

C’est Micheline qui m’a convaincu d’aller faire un tour au musée de l’imprimerie. Puisqu’il fait partie des musées municipaux et que nous nous étions procurés la passe «musée», j’ai accepté de l’accompagner sachant qu’il n’en coûterait rien. Malgré sa taille modeste, cet établissement m’a séduit par la qualité des informations présentées. Quelle belle synthèse sur l’évolution de l’imprimé! J’y ai surtout compris l’avancée spectaculaire qu’apporte le concept de page. Cela paraîtra banal, mais il n’en est rien.

J’avais déjà vu au Scriptorial d’Avranches qui conserve les manuscrits du Mont Saint-Michel des rouleaux de textes, appelés volumens qui étaient présentés à titre comparatifs. Les volumens sont formés de colonnes de textes collées verticalement les unes aux autres et dont l’origine remonte aux Égyptiens. Il peut certes conserver des informations mais permet mal la cueillette d’information, car il faut le dérouler d’un côté et l’enrouler d’un autre jusqu’à l’emplacement de l’information désirée.

Ce sont les Romains qui, au IIe siècle de notre ère, ont inventé le codex, l’ancêtre du livre. Le codex, formé de feuillets avec du texte au recto et au verso collés en marge, a en quelque sorte inventé la page. Cela m’a d’autant plus frappé que ce concept de page est en train de disparaître avec la presse électronique. En effet, c’est tout récemment en discutant avec mon grand chum Normand sur un texte que nous écrivons sur l’histoire du pont Jacques-Cartier que j’ai pris conscience qu’en se référant à un article paru dans La Presse +, on ne peut plus préciser la page consultée puisque le journal est devenu un carrousel sans ordre de lecture prédéterminé comme le veut la pagination d’un journal conventionnel.

Les premières étapes de l’évolution du livre y sont aussi bien présentées. Quand Gutenberg imprime sa bible à deux colonnes de 42 lignes, il ne fait que reproduire ce qui se faisait déjà à la main par les moines. Le musée montre une page d’une bible caligraphiée du XIIIe siècle et une de la bible de Gutenberg, seul le nombre de lignes diffère quelque peu. La mise en page et le nombre de colonnes demeurent exactement les mêmes. C’est la production de cette page qui a été mécanisée et qui sera révolutionnaire. Ensuite, les imprimeurs vont innover avec, par exemple, les notes qui ne sont pas en bas des pages, comme les historiens les aiment, mais plutôt en marge, d’où leur nom de notes marginales.

De la grotte de Chauvet

Lundi 17 octobre, nous sommes allés visiter la grotte de Chauvet en Ardèche. Non sans raison, elle se proclame le premier chef d’œuvre de l’humanité, forte de ses 36 000 ans d’âge. Moi qui avais vu Lascaux en 1993 et en 2009, tenais à voir la reproduction à l’identique de la grotte de Chauvet qui repoussait de 15 000 ans les débuts de l’art pariétal dans les grottes ornées. Si Lascaux demeure plus impressionnante en raison de la densité des dessins, celle de Chauvet n’a pas à rougir de ses qualités artistiques qui sont diffusées dans un bien plus large espace. Il faut voir le panneau des lions ou celui des chevaux pour s’en convaincre.

Ce qui m’a interpellé le plus c’est ce sentiment d’une grande linéarité entre Chauvet et Lascaux comme si le temps s’était arrêté, comme si les hommes de Lascaux - pourtant plus jeunes de 60 générations d’évolution - n’avaient pas cherché à être davantage que leurs lointains ancêtres, les enfants ayant toujours aspiré à devenir comme leurs parents. Quel drôle d’univers! Rassurant sans doute.

Revoir Vaison-la-Romaine et Gigondas

Dans ce projet de voyage en Ardèche, il y avait aussi une journée réservée pour la Provence et la région où nous avions vécu en 2006. C’est la raison pour laquelle nous avions donné rendez-vous à la mairie de Vaison-la-Romaine, le mardi 18 octobre, à des amis marseillais, Guy et Christine rencontrés lors de notre séjour à Marseille. Le mardi parce que c’est jour de marché à Vaison (une nappe en lin attestera de notre passage) et qu’il est un des plus beaux de Provence. Et le 18 octobre, jour d’anniversaire de Micheline que nous avons célébré avec eux en parcourant le marché et en dînant ensemble. Comment se fait-il que la vie puisse être aussi belle?

Ces moments furent assurément de pur bonheur. Ils furent même dopés par une météo parfaite : plein soleil et 20 Celsius. Après les a avoir quittés, nous nous sommes dirigés vers Gigondas pour se procurer un vieux marc Pierre Amadieu et pour tenter de revoir Jean-Michel qui y tenait un bar et qui nous avait invités le Réveillon du jour de l’An 2007. Mais on y a appris qu’il s’était suicidé il y a quelque temps après s’être séparé de sa blonde. Un autre ami de France qui s’est suicidé après Michel d’Avranches!

De la prison de Montluc

Juste avant notre retour, nous avons visité la prison de Montluc qui a notamment accueilli pendant l’occupation allemande tant de Résistants et de Juifs. Les lieux ont été préservés car ils servaient encore jusqu’à tout récemment. La visite m’a fait mal et j’ai discrètement essuyé une larme devant tant de sobriété qui contrastait avec les malheurs et les privations subis. J’y ai bêtement compris que le mur peint de Jean Moulin, présenté plus haut, n’était en fait que l’enceinte extérieure de ce lieu maudit.

Dans les cellules, on trouve souvent des photographies des victimes des Nazis avec une courte biographie. Il y a celle de Marc Bloch, historien français dont on faisait l’éloge lorsque je commençai mes cours d’histoire à l’université de Montréal. Il y avait été incarcéré, comme Jean Moulin. Et comme tant d’autres il avait été amené ailleurs ─ la prison servait de lieu de détention mais non d’exécution─ afin d'être fusillé avec 29 détenus à une trentaine de kilomètres de Lyon à Saint-Didier-de-Formans le 16 juin 1944.

Si pour moi Lyon semble bien être la capitale de la résistance et pas seulement de la gastronomie. Pour Micheline, ce sont d'abord les murs peints de la ville qui constituent son premier coup de coeur. À ne pas oublier lors de votre prochaine visite.