Printemps 2019: Madrid

C’est dès notre arrivée à l’aéroport Charles de Gaulle en route vers Madrid que cela m’a frappé. Faisant la queue avec Micheline qui clopinait à l’aide de sa nouvelle canne, on nous offre de changer de file pour passer devant tout le monde lors de la fouille des bagages à main. Un peu plus loin, au passage devant le douanier, même démarche : on indique de se rendre immédiatement devant un des kiosques alors qu’une centaine de personnes font désespérément la queue. Rendus à Madrid, même constat : on se lève pour céder sa place à Micheline dans les métros, même bondés. Le respect de la canne, Micheline ne l’avait pas encore vraiment expérimenté à Montréal, car la chose est nouvelle pour elle. Ce respect, que nous vivrons également aux douanes montréalaises à notre retour c’est aussi celui devant l’expérience mais également devant un âge avancé que le porteur de la canne doit d’abord accepter d’avoir!

Près du gîte sur la plus grande rue de Madrid, Grand Via, on trouve sur les façades de certains édifices qui font l’objet de ravalement, de grandes affiches qui viennent cacher les échafaudages. À la Plaza de Espaňa, l’affiche fait même plus de 20 étages de hauteur! C’est grâcieux mais surtout quelle ingéniosité qui rallie élégance et rentabilité… pour les propriétaires.

Visiter Madrid en chaise roulante

Parce que Micheline a des difficultés à marcher et a mal au dos en raison d'un arthrose chronique, nous avons décidé de louer une chaise roulante à notre arrivée. Une boutique spécialisée, au 60 Calle de Toledo, à qui nous avons écrit depuis Montréal, nous attendait un beau lundi matin du quartier Latina. La chaise était là avec des frais de location de 29 Euros pour 3 semaines et un dépôt de 100 Euros. En cas de besoin, allez les voir. Je détenais la solution à nos problèmes de déplacement, problèmes complètement nouveaux qu’il fallait apprivoiser. Il faut bien s'adapter à tout âge mais surtout à la vieillesse qui nous attend tous.

Je nous croyais sauvés, mais la réalité est plus complexe. D'abord les stations de métro, comme c'est tragiquement le cas à Montréal, n'ont pas tous un ascenseur. Elles sont même peu nombreuses. Fort heureusement la nôtre, Plaza de Espaňa, en est pourvu. Mais encore faut-il que la destination aussi en soit dotée d'une et, s’il faut transférer de ligne de métro, que la station où s’effectue le transfert ait aussi des ascenseurs. Heureusement notre idée d'aller sur la tour Faro de Moncloa afin de profiter de la vue panoramique était réalisable. Sur le quai de Plaza de Espaňa, à la tête du train, le wagon est justement conçu pour accueillir des chaises roulantes. Tout content je m'apprête à y pousser Micheline quand le conducteur, sort sa tête et nous interpelle. Micheline a compris car il nous demande où nous allons. Pensant que nous n'étions pas au courant que plusieurs stations en soient privées, il s’en inquiète. Peut-on croire! Notre réponse le fait sourire d'une belle approbation. Rendus sur le quai de la station Moncloa, on cherche des yeux la place de l'ascenseur (qui n'est pas toujours évidente à trouver et qui mène à un étage supérieur où on doit à nouveau chercher l'ascenseur qui lui vous mènera à la surface). C’est à ce moment-là que le conducteur sort de sa cabine de contrôle et nous indique la bonne direction. Le respect de la canne, mais aussi de la chaise roulante et peut-être aussi du touriste!

Il n'y a pas que les ascenseurs qui limitent les déplacements, il y a aussi les pentes qu'on sent à peine quand on marche mais qui, en chaise roulante, peuvent représenter un défi. Après avoir expérimenté une exténuante montée, j'ai été plus prudent dans le choix de nos déplacements. Souhaitant parcourir la rue Gran Via, je me suis rendu compte qu'il fallait mieux aller en métro de notre gîte au métro Callao et de revenir en poussant Micheline (ou plutôt en retenant la chaise d'aller trop vite) sur Grand Via en direction de la Plaza de Espaňa. Quelle belle descente nous avait fait! Elle, en filmant quelques édifices, et moi, en admirant les lieux tout en cherchant à éviter les touristes. Par la suite, ayant appris à contourner les côtes, on s’est rendu à quelques reprises à la Plaza Major et à la Porta del Sol en chaise roulante en empruntant les trottoirs. Par ailleurs, combien de fois nous voyant arriver avec la chaise roulante, les responsables de l’accueil des musées nous ont fait passer devant tout le monde, non sans provoquer chez nous une gêne certaine.

Ajoutons que les déplacements en bus se font aisément. Tous les bus de la ville sont conçus pour accueillir des chaises roulantes grâce à une passerelle qui se déploie et se referme à partir de la porte arrière. Une fois à l’intérieur, une place nous est réservée. Et quand on veut sortir, il suffit de pousser un bouton spécifique (arborant le dessin d’une chaise roulante) qui indique au chauffeur qu’on aura recours à la passerelle au prochain arrêt.

Au-delà de ces difficultés et de ces quelques avantages, il a le facteur psychologique. Devenir dépendante de l'autre à ce point alors qu'on ne l'a jamais été en plus de 30 ans est plus compliqué à affronter que les montées et les stations de métro de Madrid. Malgré tout, avis à celles et ceux rivés à une chaise roulante, Madrid vous permettra de vous déplacer sans aucune difficulté et souvent elle vous servira de coupe-fil, réduisant ainsi les temps d’attente. Si les stations de métro n’offrent pas d’ascenseur, les bus sauront vous amener à bon port. Bien sûr, il faudra aussi compter sur la météo car se déplacer en chaise roulante à la pluie battante n’est pas un exercice heureux.

Du jambon et des viniers

Moi qui suis plutôt carnivore, et qui ai même fait pendant plusieurs années mon prosciutto selon la méthode que m’a montrée mon bon ami François, j’aime bien Madrid pour l’omniprésence du jambon. Il est partout, même chez le dépanneur du coin, on trouve des fesses de jambon accrochés. Chez le marchand de vin et d’alcool où nous sommes allés, j’en ai vu. Micheline m’a expliqué qu’il y avait grossièrement deux catégories : l’Ibérico, considéré comme le meilleur et le Serrano que nous avons à Montréal. Sur la place Callao on vendait des demies-baguettes de pain fourrées de jambon pour lesquelles on prenait soin d’indiquer qu’il s’agissait d’Ibérico. Avis aux végétariens! Mais il y a tellement d’Ibérico un peu partout que c’est à se demander si on ne tricherait pas un peu.

Si j’ai trouvé du jambon, en revanche les viniers, qu’on appelle en France les BIB (pour Bag In Box), ne sont pas encore rendus en Espagne. Quelle horreur que celle d’aller à tous les jours acheter sa bouteille de vin blanc!!!!

VÉNÉZUELA OU VENEZUELA

Longtemps j’ai cru qu’il fallait écrire le nom de ce pays avec des accents aigus, les journaux l’ayant longtemps écrit avec des accents. Dans notre longue recherche sur Harry Bernard, on avait appris que sa fille aînée s’y était établie dans les années 1940. En faisant référence à cette tranche de vie, je m’étais interrogé. Beaucoup plus tard quand notre fils Étienne avait rencontré son Elisa qui est d’origine salvadorienne, j’avais demandé à Normand s’il fallait écrire Élisa ou Elisa lorsque je lui écrivais. Grâce à Micheline et à ses cours d’espagnol entrepris afin de faciliter notre voyage à Madrid j’ai compris bien tardivement que la lettre E en espagnol se prononce É. Tout voyageur qui comme moi ne connaissait pas un traitre mot de la langue devrait le savoir, si ce n’est par respect de la langue de l’autre et de son identité.

Fort de mon apprentissage, devant la jolie rue Calle del Pez avec cette rafraîchissante statue d’une femme intégrée au trottoir, j’articule fièrement un CAL-LÉ, (un peu comme les lacs canadiens qui en avril selon l’expression consacrée vont CA-LER et perdre enfin leur glace). Mais ma blonde de me reprendre que le double LL quand il suit la voyelle A se prononce AILLE de sorte qu’il faut dire le mot rue en espagnol comme si on disait en français CAYHER. Avouons que de prononcer correctement le mot rue quand on se cherche dans Madrid n’est peut-être pas inutile.

C’est en visitant le Musée des Amériques qu’un célèbre explorateur, Cristóbal Colón, m’a fait prendre conscience que LE Christophe Colomb de la langue Molière était en fait connu par des centaines de millions d’Hispanophones sous son vrai nom, soit celui de Cristóbal Colón (les accents sur les O sont des accents toniques). La station de métro COLON avait été ainsi érigée à sa mémoire. Le mot COLON qui au Canada français est péjoratif et désigne une personne aux manières rustres et inconvenables résonne fort différemment ici.

De ne pas parler la langue du pays

Moi qui aime bien jaser avec le monde et qui adore la télévision - je maintiens d’ailleurs qu’on découvre beaucoup un pays en regardant sa télévision- j’ai accepté de venir trois semaines en Espagne à titre d’essai. Si jamais le choc n’était pas trop brutal, on pourrait envisager d’autres séjours hors de la francophonie européenne. Certes je me suis mordu les lèvres à quelques reprises devant un vendeur, un commis, un passant qui me paraissait sympathique et avec qui j’aurais engagé une conversation. J’ai été également frustré à plusieurs reprises de ne pas pouvoir comprendre ce qui se disait au petit écran. Mais il y a eu Micheline qui a su à quelques reprises résoudre nos difficultés en engageant une conversation. Et il y a eu NETFLIX vers qui je me suis beaucoup tourné. Grâce à un câble reliant ma tablette au téléviseur du gîte j’ai pu faire comme mes enfants et celles et ceux plus jeunes qui abandonnent la télévision conventionnelle pour une télévision en ligne. Dans un sens ce voyage m’a forcé à m’adapter… du moins temporairement.

Deux courtes sorties par jour

Depuis quelques années, nous faisons en voyage généralement une sortie quotidienne d’environ 4 heures. À Madrid, en raison de la chaise roulante et du rythme de vie des Madrilènes, on s’est adapté en préférant faire deux sorties plus courtes : une sur l’heure du midi alors qu’ils sont encore avant le dîner, puis une autre vers 18h00 alors que leur après-midi se prolonge jusqu’à 20h00 et que la plupart des musées restent encore ouverts (et certains mêmes sont gratuits comme le Prado entre 18h00 et 20h00).

C’est au cours de l’une de ces sorties de début de soirée, afin de repérer l’endroit où nous assisterions à un spectacle de Flamenco, que nous sommes tombés sur cette modeste et petite église en briques, San Antonio de los Alemales. De forme ovale, l’église de style baroque et construite entre 1624 et 1631 est couverte de peintures, des murs jusqu’à la coupole. Peut-être pour rappeler qu’elle desservait une population démunie, on y trouve deux minuscules et très vieux confessionnaux de couleur verte et blanche où un pénitent devait s’agenouiller à l’extérieur sur un prie-Dieu pour chuchoter ses péchés.

Le Musée du Romantisme

Cherchant toujours à faire une sortie de début de soirée, on inscrit à l’horaire une visite au Musée du Romantisme. J’y vais un peu à reculons, mais finalement je tombe sur cette pièce réservée au billard de Monsieur. Madame n’y est pas la bienvenue et un peu comme les garagistes machos qui tapissent leur atelier de mécanique de jeunes filles peu vêtues tirées des Playboy, Monsieur y a accroché un peu partout que des peintures de femmes… bien vêtues va sans dire, mais qui, à l’époque, faisaient peut-être fantasmer.

Deux peintures qui détonent

Madrid est assurément une ville riche de culture qui va bien au-delà de la belle collection de tableaux du Prado (mais quel beau délire que ce Jardin des Délices de Bosch!). C’est en allant voir deux expositions, l’une au Caixa Forum (portant sur Toulouse-Lautrec et l’esprit de Montmartre) et l’autre sur la peintre et reine de l’art Déco, Tamara de Lempicka, au Palacio de Gaviria que cela m’a frappé. Au milieu de peintures et d’affiches qui célébraient des époques clinquantes et festives- pensons par exemple aux images des Folies Bergères- des artistes avaient su aller au-delà du paraître et exprimer la détresse humaine. En 1883, le peintre français Fernand Pelez avait fait, dans sa quête des humbles, ce portrait intitulé «Sans asile». La juxtaposition de la misère humaine dont les enfants sont les premières victimes et les lambeaux d’affiches célébrant sur le mur des fêtes m’a séduit. Comme si la Fête, devant tant de misère, s’était fait plus discrète.

Et Tamara de Lempicka en 1931 avait intitulé ce sombre tableau «Les réfugiés». Son art, qui a beaucoup servi à célébrer la modernité, s’est exprimé cette fois pour en dénoncer les revers.

De Goya et de Picasso

Nous avons, bien sûr, visité quatre des principaux musées de Madrid, soit les trois classiques (Le Padro, Thyssen et Reina Sofia), et celui à inclure dans votre visite, le Lazaro Galdiano. Connaissant fort peu les œuvres de Goya, j’ai pu me familiariser avec ses peintures. Ayant pu voir quelques dizaines de ses toiles, j’ai fini par bien l’apprécier. C’est lors d’une visite de l’ermitage San Antonio de la Florida que j’ai succombé à son talent. C’est lui qui avait peint la coupole de cette petite église où il est d’ailleurs enterré. Une SPLENDEUR! Vous n’aurez pas le droit de prendre de photos, mais à l’entrée il faut demander la brochure en couleur de toutes les fresques qu’il a peintes sur place. Un petit Euro vous sera demandé.

J’étais venu notamment pour apprécier Guernica la célèbre toile de Picasso. Une des rares peintures qui illustre les livres d’histoire du XXe siècle, histoire que j’ai enseignée pendant plusieurs années. Même s’il y avait foule, nous avons pu l’apprécier. Nous voyant arriver avec Micheline sur sa chaise roulante, une surveillante a écarté les gens pour que Micheline et moi s’approchions aux premières loges. Du pur bonheur devant cette grande toile qui nous a submergés. On peut comprendre sur place que cette toile n’est pas née d’un coup de baguette magique. Picasso n’est pas génial à ce point. Des esquisses de sections du tableau peuvent être vues, preuve qu’il y a eu des tâtonnements.

Au final, je crois bien que je reviendrai en Espagne devant tant de gentillesse et avec un coût de la vie nettement inférieur à celui de la France. Un pays qui accorde en outre de bonnes réductions de tarif aux aînés.

Je vous laisse sur mon coup de cœur visuel, soit la vue de Madrid depuis la terrasse panoramique du palais de Cibèle.