Maroc: octobre 2017

Je n’avais jamais mis les pieds en Afrique et pour fêter le 70e anniversaire de ma blonde, on a décidé de fêter l’événement au Maroc dans la région de Rabat où elle vécut pendant deux ans au premier temps de sa vie d’adulte.

Dans l’avion de Royal Air Maroc à l’aller et au retour, une majorité d’agents de bord et seulement quelques hôtesses de l’air. Micheline m’avait parlé de la place de la femme de la société marocaine et je ne fus pas surpris outre mesure. Côté communication, leur français est impeccable et lors des annonces, les choses se disent en arabe d’abord, toujours suivies du français. Occasionnellement on entend le capitaine dire quelques mots en anglais! Un bon point pour eux.

Grands et petits taxis

On nous avait dit qu’au Maroc beaucoup de visiteurs préfèrent circuler en taxi, que c’était bien organisé et que cela évitait les soucis d’une conduite dans un pays qu’on ne connaît pas. Après avoir hésité à louer une voiture, −Micheline ayant vécu lors de son séjour quelques expériences malheureuses−, nous avons convenu d’essayer la formule. Le premier test a été de vouloir se rendre faire une épicerie située à une douzaine de kilomètres en étant quatre adultes. Il fallait que ce soit un Grand Taxi qui peut accueillir jusqu’à 6 personnes et qui peut circuler d’une ville à l’autre en s’arrêtant au gré de chaque client. Une fiche inscrite en arabe et en français Grand Taxi située à 500 mètres du gîte fut notre point de départ.

Tout près de là, quelqu’un m’avait dit qu’on ne passe pas par le téléphone pour demander un taxi parce qu’il en passe régulièrement. On lui fait signe et il s’arrêtera. Restait l’étape du prix pour la course qu’il faut négocier avant d’embarquer. Ne connaissant pas les prix du marché on nous demande 100 Dirhams qu’on accepte immédiatement, croyant faire une bonne affaire. Or, on obtiendra pour le trajet de retour un Grand taxi pour 60 Dirhams!

Je pensais bien qu’on trouverait du vin à cette épicerie Acima de Témara. Quelle ne fut pas ma déception, moi qui suis quelque peu alcoolique. Demandant à une caissière, elle m’indique que je pourrais trouver du vin au Super 33 de Témara. «Prenez un petit taxi, me dit-elle, ce n’est pas très loin». Les petits taxis généralement moins spacieux – tout étant relatif − desservent la population à l’intérieur d’une ville. À la sortie du stationnement je vois plusieurs taxis stationnés et je m’informe du prix pour ma course. 50 Dirhams me crie celui qui, portant un grand chapeau de paille, se comporte en patron. Je dis 20 Dirhams et il s’éclate de rire en refusant le prix qu’il ramène à 30. Voulant payer le chauffeur, il me dit que les sous vont à lui. Marché conclu, me dis-je, croyant malgré tout avoir conclu une bonne affaire. Pour me rendre compte en prenant une autre Petit Taxi au retour que la course aurait dû coûter 10 Dirhams! Moi qui n’ai jamais aimé négocier! Mais au moins j’y ai trouvé du vin, vendu derrière un comptoir comme à la belle époque de la Régie des Alcools du Québec.

À l’épicerie, ce qui frappe le plus c’est l’emballage des produits en vrac, comme les fruits et légumes. Aucun plastique mais que des sacs de papier brun. J’ai bien aimé cette pratique. Un autre étonnement provient des choix de charcuterie. Nous, habitués au porc, mangeons souvent du jambon pour faire des lunchs ou pour dépanner. Ici on trouve des charcuteries à la dinde ou au bœuf. En cherchant bien on peut trouver dans une chaîne d’épicerie française appelée Carrefour quelques emballages de prosciutto et de chorizo. Il fallait y penser, nous sommes en pays musulman. J’imagine alors qu’ici on ne dit pas de quelqu’un qu’il est une «tête de cochon» que sa chambre est une «soue à cochon» …

Le bus

N’ayant pas loué de voiture, nous avons également eu hâte d’expérimenter le bus qui relie notre secteur de Skhirat au centre-ville de Rabat. Cela n’était pas prévu à notre arrivée − personne nous ayant prévenu de ce service qui à l’évidence ne s’adresse pas aux riches touristes capables de se payer un taxi. Nous étions donc les seuls non-Marocains à faire la queue ce matin-là et au cours des nombreux trajets effectués nous en avons croisé qu’une seule touriste. Pour 4 Dirhams, soit moins d’un dollar on se rend au centre-ville alors qu’un Grand Taxi pourrait nous charger, en négociant ferme, 130-150 Dirhams. Un groupe de 4 ou 5 Marocaines toutes voilées sont déjà là à notre arrivée. Le bus 45 qu’on attendait est tombé en panne devant nous à son arrivée.

Heureusement pour nous un autre bus, le 33, pouvait autant faire l’affaire en nous amenant lui aussi jusqu’à la médina. Si l’embarquement se fait sans respecter l’ordre de la file, on parvient quand même à se trouver un siège. Comme la porte arrière du bus, qui sert normalement de lieu d’entrée est en panne, on pénètre par l’avant s’attendant à payer notre pécule, mais ce n’est pas un chauffeur nécessairement masculin qui s’en occupe, un autre employé, lui aussi ne portant pas de costume et pouvant être une femme, est assis en arrière et frappe à répétition sur un montant métallique pour marquer sa présence et notre obligation monétaire. On apprendra plus tard que tous ces percepteurs de frais de transport ne se comportent pas comme lui. Le bus se remplira à pleine capacité pendant l’heure que prendra le trajet. Et à chaque nouvelle arrivée de passagers, toujours ce même bruit. Par ailleurs, quand un passager désire que le bus s’arrête, lui aussi cognera à quelques reprises sur une vitre.

Au final, plus de femmes voilées que non voilées prendront ces bus. À de nombreuses reprises, certaines que j’ai vues sur la rue avaient ajouté une casquette ─devenue la mode ici aussi─ par-dessus le voile pour les protéger d’un soleil plombant. Je ne sais pas encore quoi penser de ce voile, mais je puis dire déjà que j’ai adoré cette expérience que nous avons répétée souvent. Cela m’a parlé d’un autre Maroc que celui des touristes de plage et des autres sites légendaires. Un Maroc plus authentique avec une Marocaine capable, au besoin, d’engueuler devant tout le monde un conducteur distrait ou encore une perceptrice des frais de passage enguirlander vertement un client récalcitrant pendant 5 bonnes minutes. Assurément mon premier coup de cœur.

D’une vie de pacha

Si je parle de cet autre Maroc c’est que nous avons loué une villa de 5 chambres à coucher avec autant de salles de bain et une piscine. Ce n’est plus un gîte, comme nous avons l’habitude de louer, mais une grande villa qui donne directement sur l’Atlantique. La plage attenante n’est pas aseptisée comme celle qu’on a l’habitude d’admirer quand on va dans le Sud. Ici, pas d’hôteliers en manque de pureté qui font nettoyer quotidiennement leurs attraits. On y trouve des affleurements rocheux, des bouteilles de plastique vides, des détritus de pique-niques et autres déchets. Une plage normale d’utilisation quotidienne qui contraste singulièrement avec l’image idéalisée qu’on s’était faite de la mer qu’on voulait toute proche. En somme, une plage à l’image de nos trottoirs montréalais.

Dans la villa, il y a du personnel compris dans le prix de location. Une femme de ménage qui s’occupe de l’intérieur et un homme de ménage pour l’entretien extérieur. Une division du travail bien genrée! J’avoue, au départ, ne pas avoir été à l’aise avec cette offre de vie bourgeoise, mais quand elle nous a offert de préparer dans la cuisine de la villa, un couscous, une pastilla aux fruits de mer ou des crêpes, j’ai succombé.

Une affiche d’une exposition

En visitant Rabat, une affiche d’une exposition du Musée d’Art contemporain m’a beaucoup interpellé. On y voyait deux affiches côte-à-côte, une en langue française et l’autre en arabe, annonçant une exposition sur Picasso. C’est en comparant les deux modes d’écriture que j’ai véritablement pris conscience de la différence fondamentale entre nos deux systèmes. Lire et écrire de droite à gauche les mots plutôt que de gauche à droite est loin d’être insignifiant. Cherchant à lire le titre de l’exposition et les dates de l’exposition de l’affiche en arabe, comme mon cerveau est habitué à le faire, je fus interloqué. Une différence aussi nette ne peut pas faire autrement qu’avoir des répercussions sur les manières de voir le monde et de se comporter.

Visitant un kiosque à journaux qui vendait également des livres j’ai été frappé par la présentation d’un livre en arabe. Ils le lisent à l’envers de nous de sorte que la 4e de couverture, soit l’endos du livre, devient la page de couverture et inversement. Lisant de droite à gauche qu’ils commencent de notre point de vue par la fin, cela fait en sorte qu’ayant terminé les deux pages ouvertes d’un livre, on doit tourner nécessairement la page de gauche et non celle de droite.

Pour finir, je me demande comment la révolution technologique puis informatique occidentale a influencé leur manière d’afficher le quotidien tel un numéro de téléphone ou une adresse du web? À l’évidence, le www.google.com ne peut pas s’écrire «com.google.www». Pas plus d’ailleurs que 212 + O5 24 35 60 45 ne peut être inversé en laissant à droite l’indicatif régional du Maroc qu’est le 212. L’Occident dans sa technologie, devenue universelle, a imposé son ordre des choses par de nombreuses séquences insécables se lisant de gauche à droite.

Des haies bien fleuries

Quand on se promène dans notre quartier de Skhirat, on est surpris par l’omniprésence des haies d’hibiscus rouges ou encore de bougainvilliers surtout de couleur orangée et rouge. Ces couleurs contrastent avec les teintes ternes des bâtiments et la couleur jaunâtre de la terre. Ils mettent de la gaité en ceinturant des constructions somme toute peu accueillantes de l’extérieur.

Les palmiers de mon quartier, tout aussi omniprésents, m’ont intrigué. Pour moi néophyte, ils sont tous pareils alors qu’il en existe plusieurs variétés et notamment celui qui donne des dates dont ce serait présentement la saison. Laisser croître un palmier au naturel et il deviendra rapidement assez laid. Dans une propriété, toute proche, j’en ai photographié quelques-uns non entretenus assurément depuis quelques années et voyez ce que cela donne. Ce n’est pas terrible! Au gré de leur cycle de vie, les branches mortes finissent par retomber le long du tronc et y restent accrochées. Elles doivent alors être taillées, d’abord sommairement, puis plus tard, on les ramène au raz du tronc. Mais plus il grandit et plus la tâche est ardue en raison de la hauteur atteinte. Considérant leur grand nombre, ils doivent être plusieurs Marocains à les émonder!

La visite des enfants

Comme prévu Étienne, Marjolaine, son chum Maxime, leur fille Mila et les beaux-parents de Marjolaine sont arrivés samedi le 14 pour passer un peu moins d’une semaine avec nous. Tout à coup la villa s’est mise à grouiller d’activités diverses. Avant leur arrivée, je craignais de suivre difficilement les approvisionnements alimentaires de tant de gens. Certes, les achats et la préparation du souper d’anniversaire de Micheline et de Jean-Claude étaient pris en charge par Alexandre, ce qui me rassurait beaucoup mais il y avait encore bien beaucoup de pain, de bouteilles d’eau et de victuailles à se procurer. Heureusement Maxime s’est mis à la tâche lui aussi, de même que notre bonne Fatéma qui s’est avérée fort efficace. Grâce à la voiture de Maxime, des courses qui autrement nous auraient pris un temps fou, pouvaient également être faites rapidement et efficacement.

À plusieurs reprises, on s’est bien amusé, notamment lorsque Maxime et Étienne ont réussi, non sans peine, à allumer les briquettes de charbon afin de faire cuire les côtelettes d’agneau, les merguez et la viande hachée apprêtées par Maxime, ou encore lorsqu’Alain est venu à la cuisine nous donner un crucial coup de main afin de piler à la fourchette les pommes de terre du pâté chinois. Pâté chinois qui, pour une fois, s’est mangé sans ketchup, au grand dam de quelques-uns dont on cherchera à taire les noms!

Le soir venu, étant attablé à l’extérieur, c’est la course aux chats qui démarre. Les chats au Maroc sont tous maigrichons et affichent un poids santé digne d’un mannequinat! Sans doute doivent-ils trouver de la nourriture par eux-mêmes. On en voit souvent dans les bacs de poubelle du quartier. De la nourriture les attire, car, à l’inverse de nos chats souvent bien gras, ils doivent manger; c’est une question de survie.

Rabat

Nous sommes allés à plusieurs reprises à Rabat. Entre autres afin de retrouver le logement que Micheline et Jean-Claude avaient occupé il y a 40 ans et qui est en quelque sorte la maison natale de Marjolaine, qui, à son tour, aura bientôt 40 ans. Maxime nous y a amené avec sa voiture. Un quartier qui, semble-t-il, n’avait pas changé avec son mini dépanneur tout près et on a pu deviner, sur le toit de la maison, l’endroit où Micheline lavait à l’époque les couches à la main.

À Rabat, la médina s’est révélée être mon autre coup de cœur. Moi qui n’ai pas visité les autres villes et régions marocaines, ce fut mon initiation à ce genre de marché inséré dans une série de rues étroites avec ses petits commerces de chaque côté. On y trouve de tout, même des marchands de produits alimentaires confinés souvent dans un espace qui ne fait guère plus de 4 mètres carrés. Pour ceux qui, comme Jean-Claude, aiment négocier c’est certainement la place. Mais dans la mesure où les vendeurs ne nous importunent guère, je m’y suis senti bien.

Dans le secteur du marché central de la médina, j’ai observé plusieurs écrivains publics – tous des hommes d’âge mûr─ qui à l’aide d’une machine à écrire manuelle complétaient sur de petites tables des formulaires ou rédigeaient des lettres officielles pour des Marocains sans moyen ou peu instruits. Leur machine à écrire m’a intrigué, car il en va chez eux de la lecture comme de l’écriture, c’est-à-dire que le chariot se positionne en marge de droite de la feuille pour inscrire la première lettre du premier mot et ensuite il se déplace vers la droite.

Au final

Il s’est dit et il s’est fait beaucoup de choses au cours de cette longue rencontre familiale en terre marocaine. Voir à tous les jours pendant une semaine notre petite-fille Mila, que j’ai baptisée «Choupette», fut un véritable bonheur, comme d'avoir deux de ses enfants près de soi pendant aussi longtemps. Plusieurs épisodes m’ont réjoui et quelques autres ont heurté mes façons d’être. C’est la vie! J’ai évité autant que possible de vouloir absolument avoir raison, car cela aurait mis à risque la cohésion du groupe, sans compter que plus je vieillis, plus il m'arrive de douter de mes vérités.