Paris en chaise roulante : automne 2022

L’idée de ce voyage est née en janvier 2022 alors que la COVID menaçait à nouveau et que les jours sombres de l’hiver pesaient sur notre moral. Une photographie prise de notre appartement le 5 janvier à l’aurore illustre, me semble-t-il, ce sentiment d’une grisaille étouffante. Il fallait faire quelque chose pouvoir se projeter dans l’avenir, d’où ce projet de venir fêter le 75e anniversaire de ma blonde, Micheline, à Paris à l’automne, en se disant advienne que pourra.

Déjà le voyage pré-covid à Madrid au printemps 2019 nous avait permis d’entrevoir avec optimisme un séjour à l’étranger en circulant en chaise roulante pour ma blonde. Si nous devions voyager à l’étranger dans le futur, ce serait dorénavant avec ce type de véhicule. Paris, que nous adorons, devenait une ville où il fallait tester ce nouveau mode de voyage.

Apporter la chaise roulante en avion constitua une nouveauté et le premier défi à relever. Notre chaise électrique et portative (celle de Madrid avait été louée sur place et était manuelle) allait faire le voyage comment? En scrutant les services offerts par Air France j’ai constaté l’existence d’un service conçu à cet effet par cette entreprise, le service Saphir. Une série de courriels avec Jorge travaillant pour ce service, m’a permis de comprendre que la chaise n’était pas déposée en même temps que les bagages à l’arrivée car elle était prise en charge juste avant l’embarquement afin d’être déposée dans la soute ce qui nous garantissait sa présence une fois arrivés à Paris. En conséquence, valait mieux apporter la housse de la chaise prévue pour la protéger une fois repliée de même que la housse de ses batteries au lithium qui, elles, venaient à bord avec nous.

Lors de l’embarquement nous sommes montés à bord les premiers afin de permettre à Micheline de se rendre à son siège à son rythme, soit le 54J. À l’arrivée par contre, nous étions les derniers parmi les 350 passagers à sortir. J’ai alors craint le pire, mais je m’étais trompé car une employée d’Air France nous attendait à la sortie non pas avec notre chaise roulante mais avec une autre chaise qu’elle a poussée dans les dédales et les corridors de l’aéroport Charles de Gaule. Ils étaient plus de 500 à attendre aux douanes mais elle traversa la foule pour passer en priorité. Notre chaise nous attendait finalement dans le même hall que celui de la remise des valises, dans la section des objets hors dimension. L’employée attendit avec nous que nous ayons récupéré nos valises puis avec arme et bagage nous dirigea vers le RER. Merci Air France!!!

Mais nous n’étions pas rendus au bout de nos peines. En achetant notre passe mensuelle de la RATP, on apprend par hasard qu’il faut prévenir la SNCF gestionnaire du RER à l’aéroport que Micheline doit monter à bord du train en chaise roulante mais également que doit être prévenu l’employé de la station Port-Royal du RER, notre destination. La raison en est toute simple : il est impossible de monter et du descendre du train sans qu’un employé nous aide en apportant une plate-forme qui fait le pont entre le quai et le wagon permettant à Micheline d’y entrer et sortir!! On était loin des facilités de Madrid!

Après quelques ratés sur l’utilisation des ascenseurs de Port-Royal, nous voilà rendus à un kilomètre du gîte. En ligne pour prendre le bus 91 en direction de la gare Montparnasse, je jase avec un client qui me dit l’attendre depuis 15 minutes. À ce moment-là je lis sur un panneau que ce trajet est interrompu en raison de manifestations! Certes je suis bel et bien rendu en France mais pas encore à la maison! On fera le trajet à pied, moi qui traîne deux valises et Micheline qui teste les trottoirs parisiens qui, au demeurant, sont meilleurs que ceux de Montréal, soit presque tous très corrects pour permettre la circulation d’une chaise roulante.

L'appartement du 12 rue de L'Arrivée

Arrivés au gîte, un autre défi nous attend : l’ascenseur sur lequel je m’étais pourtant enquis auprès de la propriétaire. En pliant la chaise, elle entre tout juste avec moi. Puisque l’appartement est situé 2 étages plus haut, il est essentiel. En cas de panne, la chaise pèse 55 livres et se manipule plutôt mal sans sa housse protectrice. Et que dire de Micheline avec toutes ces marches. S’il existe un patron ou un saint du ciel pour les ascenseurs, je l’invoquerai quotidiennement avec succès.

En visitant l’appartement il nous est apparu tout de suite aussi éclairé que ce à quoi nous nous attendions. On devrait être bien ici….Mais en dépit d’un courriel envoyé deux jours avant notre arrivée, la propriétaire n’avait pas apporté de plinthe électrique afin de pallier au système de chauffage central qui a été mis en marche le 11 octobre. Finalement une plinthe apportée le mardi suivant s’est avérée utile seulement à quelques occasions au cours d’une première semaine pluvieuse et froide. La raison en est que les belles fenêtres de l’avant font face à l’est et dès 10h00 le matin le soleil, quand il est présent, vient réchauffer de belle façon le salon et la salle à manger. Puis vers 5h00 le soir, il irradie la petite véranda attenante à la cuisine, réchauffant cette autre pièce.

Malgré la pluie, nous avons pris beaucoup de plaisir à visiter le musée de la Poste situé à 10 minutes de marche. Je découvre alors l’existence de la carte de Pentinger qui avait été, quelques siècles plus tôt, recopiée par les moines de Colmar vers 1265 (allez la voir sur Internet). Cette carte reproduit le réseau routier au temps de l’empire romain. Même s’il s’agit d’une copie, je fus ébahi. Dessinée sur le long en une douzaine de segments, elle se présente un peu comme la tapisserie de Bayeux avec l’identification des routes et des villes de l’époque, dans une représentation linéaire déroutante. Ce qui comptait à l’époque était de connaître non pas la planète entière mais bien davantage la succession des noms des lieux partant de n’importe quel point A.

Un autre plaisir de la visite fut de bénéficier, Micheline et moi, d’une gratuité offerte aux handicapés et à leur accompagnateur. Il y a parfois du bon à circuler en chaise roulante d’autant que la même chose s’est vérifiée deux jours plus tard au Musée d’Histoire Naturelle situé au Jardin des Plantes. Dans les musées nationaux, y compris au Louvre, c’est la gratuité totale et sans qu’on ait besoin de justificatif. Cela nous a permis de retourner au musée de la Poste afin de revoir et de filmer minutieusement la carte de Pentinger.

Comme à Madrid, la chaise roulante ouvre des portes et accélère les entrées. Au Louvre, dès notre arrivée un préposé nous amène directement à l’ascenseur situé dans la pyramide. Lors du contrôle des billets au pavillon Sully, pas besoin de les montrer, car on nous fait signe de pénétrer.

Cela dit, on s’est vite rendu compte que chaise roulante et pluie ne faisaient pas bon ménage. On a bien cherché des solutions comme le montre cette photographie de Micheline sous la pluie, pour finalement décider dorénavant d’une sortie seulement si on n’en annonce pas.

Ne souhaitant pas revivre l’expérience du RER, nous nous sommes habitués à prendre le bus. Même si à l’office de tourisme de Paris on nous avait prévenus qu’il reste encore des bus qui ne sont pas équipés d’une rampe d’accès, les dizaines de bus que nous avons pris au cours du séjour en étaient tous munis. C’est ailleurs que le système peut très occasionnellement causer des ennuis. Il nous est arrivé d’attendre 35 minutes pour prendre le bus 94 qui devait nous déposer devant le Louvre. À une reprise seulement le bus était rempli, mais encore là, le conducteur est sorti de son véhicule pour nous prévenir qu’un autre bus le suivait à 2 minutes d’intervalle. Changer de bus en cours de trajet peut parfois s’avérer compliqué. Ayant prévu prendre une correspondance à l’arrêt Cité-Palais de Justice, le conducteur passe tout droit parce que des barrières l’empêchent de procéder. Heureusement je connaissais d’autres arrêts situés pas très loin de sorte qu’on a pu établir une correspondance avec le bus 96. Malgré quelques rares ennuis, j’ai trouvé les employés et les passagers fort courtois et très sympathiques à notre cause! Prendre les bus parisiens en chaise roulante ne constitue nullement un grand défi.

De la révolution industrielle

En visitant le musée des Arts et Métiers j’ai été estomaqué de découvrir les travaux de Lavoisier, le père de la chimie moderne. J’avais conservé de lui un vague souvenir de mes cours de science où on nous apprenait cette règle fondamentale de la loi de la conservation des masses qu’on résumait par l’expression «rien ne se perd, rien ne se crée…» Sur place, on a reproduit son laboratoire où il fait ses expérimentations. Alors que nous sommes juste avant la Révolution française, il découvre l’oxygène et parvient assez correctement à estimer la part de l’oxygène dans l’air qu’on respire. Étant parvenu à isoler de l’oxygène et de l’hydrogène il pèse les deux gaz insérés dans leur réservoir respectif puis ouvre une valve leur permettant de se mélanger. Grâce à une décharge électrique qu’il provoque manuellement les deux gaz se transforment en gouttelettes d’eau. Puis, pesant à nouveau son résultat il retrouve le même poids que celui combiné des deux gaz. Au-delà de cette expérience, c’est toute la démarche scientifique qui m’a interpellé.

Jusqu’à maintenant la révolution industrielle se résumait, à mes yeux, à l’introduction de la vapeur et à son utilisation par des machines. Or c’est d’abord la science qui fait des pas de géants et qui cherche à dompter la matière. La Révolution Industrielle, c’est d’abord dans la tête qu’elle s’opère. Quand les révolutionnaires français adoptent le système métrique et des mesures objectives afin de déterminer la longueur d’un mètre et le poids d’un gramme, c’est cet esprit qui est à l’œuvre. Quitte même à pousser le bouchon trop loin, comme leur proposition, vite abandonnée, d’abolir l’heure sexagésimale (celle de nos 60 minutes) et d’imposer un temps décimal, avec une journée divisée en 10 heures décimales, composées chacune de 100 minutes décimales et chacune d’elles s’égrenant en 100 secondes décimales. Des heures, des secondes et des minutes qui ont nécessairement une durée plus longue que celles qui régissent présentement nos vies. Merci au musée des Arts et Métiers de m’avoir fait découvrir l’existence de cette proposition grâce à un cadran qui affiche les heures décimales et les heures sexagésimales.

Vivre un autre quotidien

Un des objectifs fixés était de vivre un quotidien ou du moins des bribes de la réalité quotidienne des Parisiens. Au programme, il y avait bien sûr ce que nous connaissions déjà soit aller au marché qui, dans notre quartier, se tient le samedi et le mercredi. Je m’étais promis également de fréquenter les terrasses, histoire de flâner et de zyeuter les passants. Ce n’est finalement que notre premier jeudi que la météo s’y prêtait pour la première fois et nous eûmes un 6 à 7 qui m’a comblé avec un serveur sympathique et une vue de la Tour Montparnasse sur le boulevard du même nom.

Manger des poires William – notre fruit préféré– pour s’en rassasier pendant des années. On se l’était promis Dès notre arrivée, on commençait à peine à en vendre sur le marché alors qu’on faisait étalage de chanterelles et de cèpes de Bordeaux dans les chaînes Monoprix et Casino.

Puis nous sommes allés à deux reprises au théâtre, le Grand Point-Virgule, situé à côté de l’appartement. Du pur bonheur qui nous a fait oublier la pluie.

Le quotidien prend un goût bien différent lors du déjeuner du matin. Plutôt que les banales tranches de fromage Singles de Kraft, je me paie des tranches de fromage de brebis, soit celui produit en Aveyron de marque Lou Perac (à l’évidence, tout le lait de brebis de la région n’est pas seulement destiné au Roquefort) ou encore l’Etorki du pays basque. Plutôt que mon lait écrémé, que j’appelle mon lait de petit-vieux, je bois celui mi-écrémé car l’autre est tout simplement introuvable.

Puis la Covid s’invita

Un jeudi après-midi, nous invitons Michel et Louise, en voyage à Paris pour une semaine, à prendre l’apéro. Une heure avant leur arrivée prévue pour 15h00 j’ai des doutes sur ma santé et je m’administre un 2e test, même si le matin même je testais négatif. Ô stupeur, il s’avère cette fois positif. Moi qui ai sans doute effectué ce test une vingtaine de fois au cours de la dernière année avec toujours un résultat négatif je passe dans le camp de celles et ceux qui l’ont attrapée.

Tout à coup notre fin de voyage prend une tournure désagréable. Les billets de théâtre achetés pour notre 3e pièce jouée deux jours plus tard ne serviront pas. On prévient alors notre ami Serge de Suisse qui devait venir souper le lundi suivant. À ce moment-là, on ne sait pas encore que Micheline testera positive deux jours plus tard. On espère au départ qu’elle ne l’attrape pas, mais on se rend vite compte qu’on a objectivement intérêt à ce qu’elle passe à la trappe elle aussi. Comptant les jours avant le départ, on espère que nous serons négatifs d’ici le 22 octobre. Dès le lundi 17 octobre je consulte l'excellente pharmacienne du quartier, Pascale Dahan chez qui on achète des tests, des masques, le seul médicament recommandé le paracétamol, mais également de quoi se donner des douches nasales afin de réduire les écoulements et la congestion. Autrement dit, la dernière semaine sera consacrée à lutter contre la peste covidienne, en se confinant et en faisant du ménage en prévision de notre départ. On aurait espéré bien mieux.

En dépit de nos avertissements notre ami Serge de Sion est venu nous rendre visite. S’étant trouvé une chambre à louer, il a accepté de venir souper à deux reprises. Sans le savoir et sans qu’on le souligne, il était présent le jour de l’anniversaire de Micheline. Sa présence fut comme un magnifique cadeau nous faisant oublier nos soucis, nos craintes et nos angoisses. Quel bonheur ce fut Serge de t’avoir avec nous! Malgré les masques portés, la tendresse était au rendez-vous et on apprendra par la suite que nous ne lui avons pas transmis, – fort heureusement– le virus.

Et le jour de notre départ on teste négatif tous les deux. Après avoir bien aseptisé et aéré l’appartement, on partira sans se sentir malhonnête.

Pour finir, une photo de nous deux prise dans un jeu de miroir à la fondation Louis-Vuitton.