«Paris vaut bien une messe!» : automne 2018

Comme l’aurait peut-être dit Henri IV en se convertissant au catholicisme afin de devenir roi de France, certains sont prêts à faire bien des bassesses pour vouloir Paris. Rassurez-vous, ce ne fut pas mon cas car il a été facile de convaincre Micheline de vivre pendant un mois dans cette ville gorgée d’histoire.

C’est ainsi qu’on a trouvé un appartement dans le 12e arrondissement, tout près de la Place de la Nation, autrefois Place du Trône, où Louis XIV fit son entrée parisienne avec sa jeune épouse Marie-Thérèse d’Autriche en 1660 et où on guillotina bien des gens en 1794. Dans la foulée de la Révolution, la Place devenait pour quelques décennies la Place du Trône Renversé! C’est seulement en 1880 qu’on y érigea une grande sculpture magnifiant la République et qu’on y donna le nom qu’elle porte aujourd’hui.

Sur un autre plan, la Place de la Nation accueille un carrefour de lignes de métro et du RER, ce qui s'est avéré fort pratique pour nos déplacements quotidiens.

Les Parisiens

La réputation des Parisiens est celle de gens râleurs et un peu polissons envers les étrangers. Notre séjour a été pourtant tout autre. Sans qu’on demande quoi que ce soit, à deux reprises une personne nous a spontanément aidés à gravir avec nos grosses valises les escaliers de stations de Métro. Chez le boulanger du cours de Vincennes on a été accueillis chaleureusement. On a aussi bien rigolé ensemble de nos accents et des noms donnés aux différents pains et même de la manière dont nous Québécois avons de dire du PAIN comme si on prononçait du PIN. La différence est subtile certes, mais en les pratiquant à haute voix je vois bien la différence que ce boulanger breton avait aisément perçu. Que dire de ce client du lavoir qui nous a patiemment expliqué le fonctionnement des laveuses, sécheuses et de la machine qui, moyennant paiement, contrôle les diverses opérations. Puis, on a rencontré la concierge de notre appartement, Mme Jupin, une femme charmante et accueillante avec qui il a été très agréable d’échanger, tout comme avec son mari. Tous les deux ont été fort avenants. On pourrait raconter bien d’autres occasions car nous sommes presque toujours parvenus à décrocher des sourires complices tout au long de notre séjour.

La chaleur des appartements

Le propriétaire de l’appartement, qui à notre arrivée était en Thaïlande, nous avait garanti que chaque pièce était pourvue de grands calorifères et qu’on pourrait avoir les températures auxquelles moi je suis habitué, soit autour de 22C le jour et 20C la nuit. Ce qu’il avait oublié de me dire cependant est que le système de chauffage est central pour les 500 appartements des buildings où nous logeons au 36 rue de Picpus. Or, on a appris que légalement l’entreprise gestionnaire a jusqu’au 15 octobre pour offrir le chauffage de sorte que ces fameux calorifères ne fonctionnaient pas à notre arrivée et que le système se mettrait en marche «…probablement avant cette date». Les premiers jours, le choc fut brutal, peut-être en raison de la fatigue. S’habituer pendant quelques jours à vivre dans la fraîcheur n’a guère été aisé. Il y a la douche bien chaude du matin qui permet d’emmagasiner de la chaleur. Il y a aussi lors des jours ensoleillés, l’ouverture des portes face au soleil afin de faire entrer de la chaleur et chasser l’humidité. Il y a aussi le foulard et le sweat shirt qui tiennent au chaud et avec lesquels j’ai dormi les premières nuits. Des tisanes citronnées et bien chaudes ont aidé. La redécouverte des surgelés PICARD nous a permis l’utilisation du four de la cuisine qui dégagea une belle chaleur dans cet espace fermé. Un calorifère électrique prêté par M. et Mme Jupin et utilisé quelques heures chaque soir a rendu la situation acceptable. Peu à peu, je me suis un peu habitué, des comprimés d’Advil pour le rhume et la grippe ont fait le reste.

On a rencontré d’autres occupants qui se plaignaient du manque de chaleur des logements mais dans l’ensemble on voit bien qu’ils ont un meilleur degré de tolérance face à la fraîcheur des appartements. Sur la rue, on les voit moins bien vêtus que nous et ils ne semblent pas en souffrir. Pour me venger de leur confort, j’ai souhaité qu’ils m’accompagnent lors de mes marches hivernales à moins 25 Celsius! Finalement, le chauffage est arrivé le 5 octobre, en même temps qu’une météo exceptionnellement douce.

Faire la grève

Rue Rivoli, se dresse l’Hôtel de ville de Paris et c’est là que j’ai compris l’origine de l’expression «faire la grève». Moi qui ai étudié la grève de la société minière Noranda de 1934 et qui ai supervisé le magnifique mémoire de maîtrise de Sophie Blais sur la terrible grève de mineurs de Kirkland Lake de 1941-1942, je ne connaissais pas l’origine de l’expression française qui rend compte d'ouvriers refusant de travailler. Il fallait venir à Paris pour savoir qu’en face de l’Hôtel de ville, qu’on devine ici derrière le panneau explicatif, il y a la Place de Grève qui, au Moyen Âge, servait de lieu de transbordement des marchandises transportées sur la Seine, puis plus tard de place publique. Or, c’est là que les ouvriers sans travail ont pris l’habitude de se réunir d’où l’expression «faire la grève».

Comment se prennent les voleurs de Paris

On était très contents que Sandra et Normand nous rendent visite. À leur arrivé, eux l’étaient beaucoup moins car à la Gare du Nord Normand, pourtant accompagné de Sandra, s’est fait voler son portefeuille avec ses cartes de crédit et ses Euros. Il faut savoir que les pickpockets procèdent en groupe. Tandis qu’un premier parle avec lui, deux autres font soudainement la conversation avec elle afin de détourner son attention. Alors qu’une main subtilise le porte-monnaie, une autre main touche Normand. Dès que le voleur a le portefeuille il se retourne et le remet discrètement à un complice qui s’enfuit. Le premier prétend qu’il n’a rien fait et discute avec Normand, l’immobilisant en quelque sorte dans une perfide conversation. Pendant ce temps, Sandra qui a crié immédiatement «Au Voleur!» se met à courir après celui qui a le portefeuille. Un autre complice placé en retrait fait semblant de se mettre à la poursuite du voleur avec elle. Puisqu’il est perçu par tous les passants comme un bon samaritain, personne parmi la foule atterrée ne bouge. Sandra qui court encore se rend compte à un détour que le bon samaritain est aussi disparu à jamais du décor. Si on vous accoste soudainement alors que vous trainez vos valises, méfiez-vous., serrez les rangs mais aussi les fesses!

Un gîte magnifiquement éclairé

Il était 17h00 ce jour-là alors que j’observais dans le salon la belle lumière qui entrait par les deux portes-patio. Trente minutes avant ce n’était pas encore l’apothéose et 30 minutes plus tard, déjà le soleil ne donnait plus la même lumière. Cela m’a fait penser à l’appareil d’observation astronomique servant à suivre la course du soleil et qui est situé dans l’église Saint-Sulpice. Appareil qu’on appelait à l’époque gnomon et aujourd’hui méridienne. Grâce au percement d’un petit trou dans un vitrail exposé au sud, un rayon de soleil éclairait brièvement, tel un projecteur, le sol ou, selon les saisons, un obélisque ici présenté et situé le long du mur opposé au vitrail. On pouvait ainsi suivre aisément la position du soleil dans le ciel. Cet appareil permettait notamment de déterminer le moment exact de l’équinoxe du printemps et ainsi fixer la date de Pâques, qui est le dimanche suivant la première pleine lune après l’équinoxe.

De l’inutilité de la baïonnette

Certains connaissent mon goût pour les monuments. En lisant un article du Canard enchaîné, acheté par Normand je suis tombé sur un texte signé par Frédéric Pagès et traitant de l’inutilité de la baïonnette lors de la Première Guerre mondiale, pourtant omniprésente dans les représentations iconographiques de cette guerre. En analysant les rapports médicaux, on a constaté que moins d’un demi pourcent des blessures subies par les Poilus étaient provoquées par les baïonnettes allemandes. Je cite la fin de son article :«Ainsi cette aiguille cruciforme de 52 cm aura servi surtout dans l’imaginaire. Pour donner une image scintillante d’une guerre barbare, sale et monotone, il fallut cette chose archaïque qui brillait. Et qui aurait plus bourré des crânes que percé les ventres.»

Une semaine plus tard, en visitant l’exposition consacrée à Miró, exposition que j’ai adorée et qui m’a fait connaître un peu mieux sa peinture, je tombe sur une phrase du leader républicain, Azaña, dont Miró était un de ses partisans. Phrase qui démontrait avec éclats, l’utilisation symbolique de la baïonnette, quels que soient les partis impliqués.

Dans mon récit de voyage sur la Côte d’Azur, j’avais écrit à propos de Picasso que ce grand artiste, particulièrement sensibles aux humeurs de son époque, avait anticipé la guerre avec le Japon en 1939. Eh bien la même chose est arrivée à Miró qui, dixit le catalogue de l’exposition, a en quelque sorte anticipé la guerre civile espagnole en peignant en 1935, soit un an avant son déclenchement, un cycle de peintures appelé les «peintures sauvages» dont cette tête d’homme tellement inquiétante qui contraste avec le reste de son œuvre.

Miró que je croyais Scandinave – où avais-je été cherché ça! – est ainsi Catalan. Mais il parle français, baptise ses toiles dans la langue de Molière (il faudra que je vérifie) et écrit même sur plusieurs de ses toiles des mots français. Il participe ainsi au rayonnement de cette grande culture française dont je suis si fier.

Au Père Lachaise

Avec l’amie de Micheline, Jeannine, nous sommes allés au cimetière du Père Lachaise. La tombe de Molière, située juste à côté de celle de Lafontaine, est somme toute banale et ne date pas de l’époque de son décès puisqu’il avait été enterré à la paroisse Saint-Eustache, près des Halles. Je tenais quand même à lui rendre un hommage, moi qui adore ma langue maternelle! Mon coup de cœur vient plutôt d’une tombe que Micheline a été la première à repérer et à deviner son grand intérêt. Il s’agit de la pierre tombale d’Auguste Maquet. Si pour moi, son nom ne me disait rien, pour elle, il lui sonna une cloche. Je vous la montre pour bien comprendre.

En fait Maquet fut le nègre d’Alexandre Dumas en composant pour lui une partie de ses romans, certains fort célèbres, tel le Comte de Monte Cristo. Quelle part a-t-il eu dans la réalisation de nombreux de ces romans? Cela demeure un secret bien gardé. Une décision de cour a permis à Dumas de demeurer le seul auteur des ouvrages pour lesquels tous deux ont collaboré, moyennant le paiement par Dumas d’une certaine somme d’argent. Maquet par ce choix de pierre tombale, a cherché à réhabiliter son nom et sa contribution à des œuvres marquantes du XIXe siècle. À gauche, il a fait graver les titres des ouvrages pour lesquels il a collaboré tandis qu’à droite, ce sont ses romans dont il était le seul auteur et qui ont vite passé à l’oubli.

Cela m’a rappelé ma pratique d’historien qui, durant toute ma carrière, a invité ses meilleurs étudiants et étudiantes à devenir auteur à leur tour en les laissant signer seuls des chapitres d’ouvrages que je dirigeais. Il faut savoir que dans le milieu universitaire, il est fréquent de voir des professeurs s’approprier le travail de ses étudiants et de souligner rapidement leur contribution dans une note ou en introduction et de signer seul leurs ouvrages en page couverture. J’ai toujours prétendu que ce n’était pas à nous de servir des étudiants pour se grandir, mais à eux de grandir grâce à nous. C’est devant cette tombe que j’ai compris que je n’avais jamais fait un Dumas de moi-même, même si tout jeune c’est en lisant Dumas que j’ai découvert ma passion pour l’histoire.

De Versailles et de Fontainebleau

Je m’étais bien promis de visiter cette fois Versailles. Normand et moi s’étions même engagés à le faire ensemble. À notre arrivée, le mardi 9 octobre, on découvrait avec stupeur que Versailles était exceptionnellement fermé en raison du débrayage des employés. Encore une grève! Si Normand et Sandra y sont retournés le lendemain pour la journée, nous avons de notre côté reporté à plus tard cette visite. Le hasard a voulu que nous visitions d’abord le château de Fontainebleau qui, grâce à son éloignement, demeure fort peu fréquenté par les touristes. Nous avons beaucoup aimé en raison de sa taille (plus modeste que Versailles) et de la richesse de ses ameublements. Il faut voir la salle François 1er qui, me semble-t-il, n’a rien à envier à la salle des Glaces de Versailles.

Fort de l’expérience de Normand qui nous avait recommandé d’arriver avant l’ouverture de 9h00, nous avons, pour ainsi dire, évité les hordes de touristes qui, à l'entrée, se dirigent à Versailles, appréciant ainsi notre visite. Une recommandation que je vous transmets à mon tour. Ce matin-là, un magnifique Galarneau éclairait les grilles d’entrée.

La Basilique Saint-Denis

Après avoir visité le château de Fontainebleau, au sud de Paris, nous nous sommes dirigés du côté nord cette fois, vers Saint-Denis, célèbre banlieue de Paris, une zone difficile si bien évoquée par Grand Corps Malade. En provenance du métro de la ligne 2 depuis Nation, nous avons emprunté le métro de la ligne 13 à la station Place de Clichy et c’est là que nous avons été brutalement transportés dans un autre Paris. Un Paris loin des bobos et des touristes tout propres. Un Paris qu’il faut voir en empruntant un métro certes moins rutilant mais qui est en quelque sorte en harmonie avec la grande majorité des voyageurs. Un Paris bien moins riche, surtout d’immigrants, mais où se niche ce bijou qu’est la basilique Saint-Denis. Nous avons été ébahis par ses vitraux et sa belle lumière. Presque tous les rois et reines de France y sont enterrés, certains dans de somptueux monuments mortuaires.

Les transports en commun

Étant donné qu’il était hors de question de se louer une voiture à Paris et que peu importe les lieux visités, on serait toujours à 5 minutes de marche d'une des nombreuses stations de métro, nous nous étions informés des titres de transport hebdomadaires et mensuels, fort de nos belles expériences marseillaises et lyonnaises. Or, dès la gare du RER de l’aéroport Charles-de-Gaulle, on peut se procurer une carte Navigo mensuelle ou hebdomadaire, moyennant la présentation d’une petite photographie de soi que le préposé imprimera sur votre carte. Carte que vous pourrez d’ailleurs conserver longtemps car elle restera valide pendant 10 ans.

Muni de cette carte, vous pourrez accéder à tous les bus, aux stations de métro, au funiculaire de Montmartre et même au château de Versailles et à celui de Fontainebleau sans aucun frais additionnel. Des économies substantielles car le trajet d’un aller simple de l’aéroport au centre de Paris coûte 10,30 Euros, même tarif pour Versailles tandis que le billet de train pour Fontainebleau (depuis la gare de Lyon) est de 17 Euros sans compter le trajet de bus de la gare Avon-Fontainebleau jusqu’au château, trajet également couvert par la carte.

Puis il y eut Corradini

Son nom vous dira sans doute rien. C'est lors d’une exposition sur Venise au Grand Palais que je suis tombé sur une de ses sculptures qui appartient au Louvre et qui date du XVIIIe siècle. Je n’en croyais pas mes yeux. Il s’agit bel et bien de marbre qu’il a travaillé avec finesse pour reproduire l’effet d’un voile sur la figure d’une jolie femme. Il s’en est fait une spécialité de ces femmes voilées, toutes plus sensuelles les unes que les autres, à la limite de l’érotisme. Cherchez sur Internet ses œuvres. Par la suite, les sculptures de personnages illustres, comme on en voit dans différents châteaux, vous paraîtront banales. Je répète son nom : Antonio Corradini.