2015: Le Carnaval de Venise

Une arrivée tumultueuse à Venise

À Dorval, ─il m’est encore impossible de donner à cet aéroport son nouveau nom─, le pilote d’Air France nous prévient : la traversée sera marquée de légères turbulences en première partie de voyage. Légères étant un euphémisme pour rassurer les passagers. Ne croyez jamais un pilote quand il vous tiendra ce discours, mais ne le blâmez pas car il ne pourra pas dire la vérité sans semer la panique. Elles ne furent pas légères au point d’ailleurs d’empêcher les agents de bord de servir le café le thé et le digestif et d’interdire à quiconque de se lever pour le petit coin pendant près de deux heures. De la centaine de traversées transatlantiques que nous avions faites tous les quatre (moi, Micheline, Jean-Claude et Alexandre) depuis plus de 40 ans, c'était la pire et de très loin.

Si le vol Paris-Venise dure moins de deux heures et commença sans encombre, il se termina dans une lente descente dès plus mouvementée. Et c’est en attendant le bateau-taxi depuis l’aéroport que nous comprimes pourquoi cette deuxième envolée nous avait brassé le camarade. En effet, les vents étaient tellement violents que le premier conducteur refusa de quitter l’aéroport et c’est un deuxième capitaine de bateau, plus téméraire, qui accepta de prendre à son bord la trentaine de passagers avec nos bagages Dans la lagune avec des vagues d’un mètre cinquante plusieurs des passagers eurent le mal de mer. Heureusement personne n’a vomi. Si le capitaine a assurément mis nos vies en danger, ─car le bateau ne faisait pas plus de deux mètres de hauteur─, on s’étonnera peut-être que c’est sans crainte que j’ai vécu toutes ces péripéties car elles se déroulèrent le jour d’anniversaire de ma sœur qui, vous le savez peut-être, représente pour moi un puissant talisman depuis plus de 40 ans.

Premières impressions de Venise

Les touristes à Venise, beaucoup plus nombreux que les Vénitiens qui sont à peine 80,000, sont faciles à repérer. Ils ont pour beaucoup une carte à la main et les plus jeunes, un GPS sur leur téléphone portable. Comment se retrouver autrement dans cette ville qui a excommunié le plan quadrillé tout en élevant le cul-de-sac au rang de cardinal? Venise en interdisant la voiture, laisse les gens sur la rue se déplacer au seul rythme des piétons. On sent bien l’agacement des Vénitiens devant ces troupeaux de touristes qui s’arrêtent à tout moment pour une photo, bloquant ainsi le passage aux citadins pressés de se rendre à destination. Mais que serait cette ville sans nous!

Parmi tous les «trésors» que Venise à léguer à l’humanité, il y a le mot ghetto qui au XXe siècle a pris une connotation fort négative. En effet, c’est à Venise que les juifs de Venise, confinés dans un quartier, se sont donnés ce nom qui fut repris ensuite par les juifs du monde entier. En dialecte vénitien les fonderies de canon du quartier où, dixit le guide Michelin, vivaient les juifs se disaient gettare que l’on prononce dgettare et que les premiers Juifs ont prononcé guetto. Nous y sommes allés et furent agréablement surpris par ce secteur de Venise nettement plus ouvrier toujours ceinturés de ces multiples canaux et où les immeubles d’habitation sont nettement plus en hauteur en raison des interdictions de construire. Près de la synagogue, un mémorial érigé en mémoire des juifs de l’holocauste se distinguait par sa grande simplicité. J’ai aimé ce quartier à peu près pas fréquenté par des touristes qui, le dimanche 8 février, étaient une centaine de milliers place Saint-Marc! Réunis sur cette place, ils assistaient à un des clous du carnaval de Venise, soit le saut de l’ange. Du campanile de la place Saint-Marc un personne costumée de pied en cap devenue un ange de couleur orange, descend lentement le long d’un fil où elle est accrochée jusqu’au plancher des vaches. Au moment de l’événement, comme nous étions éloignés de la scène, je ne savais pas qu’il s’agissait t d’une femme, mais lorsqu’elle fut interviewée par la télévision italienne que j’ai su, plus tard, qu’il s’agissait d’une femme, fort jolie d’ailleurs. Allez voir sur internet, vous trouverez sûrement de plus belles images que ce que j'ai pu en tirer avec mon appareil.

Se promenant dans les rues et ruelles de Venise, on croise à tous les jours quantité de gens costumés. Certains affichent un costume complet d’autres seulement un masque acheté auprès des nombreux kiosques. Et ce ne sont pas que des Vénitiens qui participent à la fête, loin de là, car on compte beaucoup d’étrangers. Marchant parfois à côté d’eux, j’ai pu ainsi me rendre compte par moi-même que beaucoup de costumés étaient des touristes. Pourquoi ce goût de se déguiser à l’étranger et attirer ainsi les regards admiratifs et les appareils photos? Pourquoi vouloir changer de peau l’histoire de quelques heures, de quelques jours? Sans doute pour connaître quelques moments de gloire, tout en restant anonymes derrière son masque, et rêver à une autre existence. La fuite du réel, du quotidien est bien une des grandes caractéristiques de l’humanité qui a inventé, il y a des millénaires, l’alcool, les drogues hallucinogènes et les moments de festivité comme le carnaval!

L’omniprésence de l’eau

Il ne faut s’étonner que Venise ait été pendant quelques siècles une puissance navale dominante en Méditerranée. On dit même qu’elle a abrité les plus importants chantiers navals de l’Occident. Il faut visiter le touffu musée naval de Venise avec ses centaines de maquettes de navires dont plusieurs font quelques mètres de longueur, pour en mesurer pleinement l’ampleur. Tout se fait par eau et les gondoles vénitiennes ne sont que la pointe quelque peu risible d’un gigantesque iceberg. Les déchets sont collectés par bateau, les livraisons se font par bateau. À Murano, on a vu une vieille dame qui debout sur sa péniche accostée au quai vendait ses fruits et légumes. J’imagine sans peine des corbillards marins, des livreurs de pizza sur des vedettes rapides!

Une des conséquences de cette eau circulant dans un réseau complexe de canaux ─il faut que chaque rez-de-chaussée ait en principe un accès à l’eau─ est qu’il y a une grande quantité de ponts en forme d’arc pour laisser passer en dessous péniches et gondoles, de sorte que chaque pont est composée de marches qu’on ne cesse de monter et forcément de descendre. Avis aux mamans à poussette, aux handicapés en chaise roulante, Venise n’est certainement pas pour vous!

Mes coups de coeur

C’est à l’île de Burano que va certainement mon premier coup de cœur. La commune ayant décidé de forcer les propriétaires à couvrir de peinture de couleur vive les extérieurs de leur maison, on est immédiatement sous le charme de ce village autrefois consacré à la confection de dentelles. À notre arrivée, ce matin-là, nous étions les premiers arrivés dans ce secteur du village non encore envahi par les touristes et cela nous a ravis.

Mon autre coup de cœur va à cette mappemonde du Frère Maur (Fra Mauro) qu’il prit des années à réunir sur une même carte le monde connu de son époque pour la terminer en 1459. Cette mappemonde était, me semble-t-il, dans nos manuels d’histoire et est exposée au Musée Correr de Venise. Elle est derrière une vitrine qui nuit beaucoup à la prise d’une photo de l’ensemble qui fait plus de deux mètres de largeur. Une version potable se trouve heureusement sur Internet que vous pourrez l’admirer, mais assurez-vous de la lire dans le bon sens car le Nord doit être en bas, comme le veut la pratique à l’époque. En y regardant de près, l’orientation des textes et de la toponymie montre bien dans quel sens elle doit être examinée. S’il va de soi aujourd’hui que le Nord soit en haut, cela reste une simple convention d’une représentation à deux dimensions de notre univers équivoque et multidimensionnel.

À ce moment-là, la république de Venise est encore le centre de la Méditerranée. La découverte de l’Amérique et le développement commercial qui lui est tributaire vont par la suite faire basculer peu à peu le centre de gravité du commerce européen vers l’Atlantique. Moment décisif donc de l’histoire occidentale qui est à la veille de basculer. Historien, j’ai été émerveillé par cette carte qui fait la synthèse de nos connaissances géographiques en cette toute fin du Moyen Âge.

Que dire ce Canal Grande qui traverse le cœur de Venise pour former son artère principal, si ce n’est qu’il est magnifique. Dès qu’on l’aperçoit, on se sent invité à prendre le bateau-autobus, appelé le vaporetto, pour y circuler et humer la vie vénitienne. Au fil de ces trajets et des promenades dans le dédale des rues de Venise, j’ai tellement entendu de français qu’il fallait le mentionner. Le personnel de l’office de tourisme et de nombreux commerces ont pu répondre à nos questions en français, chose qui ne s’était pas produite à Florence l’an passé. Il est assurément facile de passer une semaine à Venise!